Lune de miel entre la RDC et Israël  –  Voici ce que recherche Félix Tshisekedi

C’est la lune de miel entre la République démocratique du Congo et Israël. Après la visite cette semaine de Félix Tshisekedi dans l’État hébreu, la RDC annonce qu’elle va déplacer son ambassade en Israël de Tel Aviv à Jérusalem, tandis que l’ouverture d’une ambassade israélienne à Kinshasa est à l’étude. Que cherche le président Tshisekedi en se rapprochant d’Israël ? Jason Stearns, directeur de recherches à l’institut Ebuteli et professeur à l’université Simon Fraser à Vancouver, au Canada, répond aux questions de RFI.

RFI : Israël n’est pas toujours bien vu en Afrique. On le voit notamment à l’Union africaine. Pourquoi la RDC fait-elle exception ?

Jason Stearns : Tout d’abord, je pense qu’il faut nuancer un peu ce qui se passait. En lisant de très près le communiqué de presse, ils sont en consultation pour ouvrir des ambassades. Donc, je pense, il n’y a aucun calendrier qui est annoncé. Cela est exprimé d’une façon assez prudente. Par ailleurs, ce n’est pas totalement nouveau. Il y a trois ans, un accord a été annoncé entre entre Félix Tshisekedi et Benyamin Netanyahu, presque identique. Or, jusque-là, rien n’a été fait dans ce sens. Donc, je pense qu’il faut nuancer un peu ce qui s’est passé aujourd’hui. Mais vous avez raison, c’est rare, surtout de déménager son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Je pense qu’il y a seulement dix autres pays qui l’ont fait dans le monde et c’est surtout rare pour l’Afrique. Tshisekedi est parmi les seuls dirigeants africains aussi proches d’Israël.

Je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela. Premièrement, ça renforce l’alliance de la RDC avec son allié primaire qui est Washington et Donald Trump, et ça l’aide à se présenter de cette façon auprès des Républicains. Deuxièmement, je pense que, surtout aujourd’hui, la RDC est sous pression militaire de la part du Rwanda, du M23. Et on connaît les capacités d’Israël en cette matière. Donc, je pense que c’est aussi une façon pour Félix Tshisekedi de nouer de nouvelles relations avec une puissance militaire.

Félix Tshisekedi n’a pas caché que dans ces discussions avec Benyamin Netanyahu, ils avaient parlé sécurité et questions militaires. Est-ce qu’Israël a déjà fourni une assistance militaire à la RDC et, si oui, est-ce qu’elle va l’augmenter ?

Je ne sais pas. Il y a eu plusieurs discussions entre une délégation congolaise et ses interlocuteurs israéliens cette semaine. Je suis sûr que parmi ces discussions figurait justement cette question de soutien militaire. Il y a un soutien en termes de renseignement, en termes de drones. C’est surtout ça que, je pense, que les Congolais cherchent. Par le passé, ce n’était pas très transparent ce qu’il se passait en RDC à ce niveau. Il y a eu beaucoup de rapports, mais pas souvent confirmés, d’un soutien – surtout à l’époque de Joseph Kabila, à la garde présidentielle de Kabila – à une sécurité rapprochée pour Kabila et Tshisekedi. Et donc, il est sûr qu’il y avait un soutien militaire pas très clair par le passé. Mais il est clair qu’ils cherchent davantage d’implication.

Félix Tshisekedi est très soucieux de sa sécurité personnelle. Est-ce qu’Israël peut lui offrir une protection ?

Je pense que c’est parmi leurs spécialités. Surtout sur le renseignement en termes de protection personnelle, avec des professionnels qui ne sont pas vus d’un mauvais œil par les Congolais. Il faut dire que Tshisekedi a un problème au sein de sa propre population. Il est difficile d’avoir toujours confiance. Il a mis sous arrêt des dizaines de généraux, des centaines d’officiers supérieurs pour des soupçons de trahison, de corruption. Et donc, c’est dans ce contexte que ça peut valoir la peine de chercher un soutien extérieur comme Israël.

Et est-ce qu’Israël peut fournir aussi des garanties en termes de cybersécurité ?

Oui, je pense que c’est parmi leurs spécialités. Et Tshisekedi a vraiment déplacé le centre de pouvoir sécuritaire vers son agence de cybersécurité à Kinshasa, qui est devenue notoirement connue pour arrêter, pour rechercher, pour faire des investigations. Et c’est surtout cette agence-là, je pense, qui pourrait être renforcée par une aide israélienne en la matière.

Est-ce qu’il y a des agents de sécurité israéliens aujourd’hui à la présidence congolaise à Kinshasa ?

À l’époque de Kabila, ils étaient là. Actuellement, je ne pourrais pas le confirmer, mais ça ne m’étonnerait pas.

Est-ce que cette proximité entre Kinshasa et Jérusalem fait grincer quelques dents dans la classe politique congolaise ?

Je pense que, pour l’instant, Tshisekedi a deux grands combats qu’il est en train de mener. Il a le combat militaire contre le M23 et ses alliés rwandais à l’est, et un combat politique à Kinshasa par rapport à son propre avenir. Il y a les élections de 2028. Il a promis un dialogue national. Il y a une grande pression de la part de sa propre coalition pour changer la Constitution, pour qu’il puisse briguer un troisième mandat. Et donc, je pense que, dans ce contexte-là, ça vaut la peine d’avoir des alliés. Surtout l’allié américain qui est son soutien primaire dans ces deux combats-là, je pense. Et c’est dans ce contexte-là, je pense, qu’il faut également voir Israël.

Le grand paradoxe, c’est que le Rwanda est également très proche d’Israël. Comment peut-on expliquer que les autorités israéliennes soient à la fois amies avec le Rwanda et la RDC, alors que ces deux pays sont quasiment en guerre ?

Je pense que pour Israël, il n’y a pas de contradiction. Israël cherche à étendre son influence en Afrique en général. On le voit très clairement dans la Corne de l’Afrique. Pour eux, il n’y a pas de contradiction. Ils ont des relations étroites avec le Rwanda d’ailleurs depuis très longtemps. Avec la RDC aussi, depuis très longtemps. Donc pour eux, il s’agit seulement de pouvoir trouver des alliés là où ils peuvent. Surtout dans ce contexte mondial où il n’y a pas beaucoup de pays très favorables à Israël. Pour la RDC, je pense que c’est justement cette alliance entre le Rwanda et Israël qui pousse aussi Tshisekedi à chercher un soutien à Tel-Aviv. C’est d’ailleurs parmi les questions que je me pose : est-ce que durant les entretiens avec Netanyahu et son équipe cette semaine, Tshisekedi a justement demandé qu’il y ait peut-être une diminution des relations et du soutien entre Israël et Kigali ? Je ne sais pas… Mais je pense que cela figure certainement parmi les questions que les dirigeants congolais se posent.

On peut imaginer donc que Félix Tshisekedi promette de bouger l’ambassade à Jérusalem ou d’accueillir une ambassade d’Israël à Kinshasa, à condition qu’Israël prenne ses distances par rapport au Rwanda ?

Je pense que si les Congolais ont été malins dans les discussions, ça a dû figurer, je pense, parmi les leviers. Il faut dire que le Rwanda, surtout du point de vue sécuritaire, devient un peu isolé. Il est sous sanctions américaines. Toute leur armée est sous sanctions américaines. Il y a des milliers de soldats déployés à l’est de la RDC. Il faut ravitailler ces soldats. Il faut acheter du matériel militaire pour ces soldats. Il est difficile actuellement de le faire parce que toute transaction en dollars est interdite. C’est très difficile pour le Rwanda de trouver une banque internationale qui pourrait faciliter une quelconque transaction pour leur armée. Donc, je pense que, pour Kinshasa, ça vaut la peine d’essayer d’isoler davantage Kigali.

Et c’était sans doute le premier objectif du voyage de Félix Tshisekedi en Israël ?

C’était parmi les objectifs, je pense. Le premier objectif, pour moi, c’était de renforcer une alliance avec Washington à travers Israël.

Légende photo : Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu a rencontré le président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, à Jérusalem, en Israël, le 1er septembre 2026. (Archives)

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