Après la sortie de  Célestin Serey Doh sur Tidjane Thiam – Un universitaire ivoiro-américain répond au ministre-délégué

« Un pays où il y a un Dramane au Palais, un Bictogo à l’Hémicycle, un Thiam peut diriger ». Tel est le titre de la tribune ci-dessous de Dr. Parfait Kouacou, enseignant d’université aux Etats-Unis d’Amérique et Vice-président de l’Institut de Recherche de la Diaspora Ivoirienne

 Les récentes déclarations du ministre délégué Célestin Serey Doh — qu’on pourrait qualifier de « perle rare » dans l’océan déjà tumultueux de la rhétorique politique ivoirienne — illustrent une régression inquiétante des standards politiques en Côte d’Ivoire. Autrefois, sous Houphouët-Boigny, les personnalités publiques incarnaient des modèles d’exemplarité et de réflexion, même si leurs noms résonnaient comme un concert de balafon aux tonalités diverses. Aujourd’hui, il semble possible de s’appeler ministre ou professeur tout en tenant des propos indignes du petit vendeur de journaux à la gare routière d’Adjamé.

Dans ce pays où le président Alassane Dramane Ouattara (dont le « Dramane » rappelle les liens séculaires avec nos frères du Nord) dirige l’État, où Adama Bictogo (un autre nom qui voyage aussi naturellement dans le Sahel que le vent) préside l’Assemblée nationale, comment justifier que le futur président nommé Thiam soit soudainement considéré comme un « ovni politique » ? C’est comme si on découvrait subitement que l’attiéké est fait de manioc!

Pour contextualiser — et apprécier pleinement l’ironie de la situation — M. Doh s’est exprimé dans une vidéo devenue virale (probablement pas pour les raisons qu’il espérait) devant une assemblée aussi clairsemée que son discours, face à ce qui semblait être une audience rurale. Son intervention, qui visait à discréditer l’opposant le plus redouté de la scène politique ivoirienne, rappelle étrangement ces moments où l’on tente de convaincre que le mont Tonkpi est plus haut que le Kilimandjaro. Il faut avoir vu cette vidéo pour y croire : plus son argumentaire était fragile — vu que Thiam est le neveu d’Houphouët-Boigny — plus on le voyait hausser le ton et faire des pirouettes rhétoriques.

L’histoire devient particulièrement savoureuse quand on rappelle que le père de M. Thiam a aussi occupé un poste ministériel sous Houphouët-Boigny, à une époque où certains actuels donneurs de leçons identitaires faisaient l’école (sans doute buissonnière) au village. Ce même Houphouët-Boigny que le RHDP cite comme référence avec la régularité des tam-tams du Popo Carnaval avait la vision d’une Côte d’Ivoire diverse. Faites l’expérience de comparer les noms dans un gouvernement d’Houphouët-Boigny à un gouvernement actuel pour comprendre.

Permettez-moi de partager une anecdote personnelle sur les noms et le paradoxe de l’identité. Il y a quelques décennies, lors d’une formation en Allemagne, je participais avec un groupe très international d’étudiants à la visite d’un mémorial de la Seconde Guerre mondiale. Face à une stèle couverte de noms de victimes, nous nous sommes spontanément mis à chercher des noms évoquant nos pays d’origine respectifs. Certains de mes compagnons – un Vietnamien, une Libanaise, un Zimbabwéen et une Brésilienne – ont rapidement repéré des noms leur semblant familiers. Ne trouvant pas de nom manifestement ivoirien, je m’apprêtais à pointer un nom qui me paraissait Akan ou ghanéen, quand je remarquai que mon ami américain restait en retrait, silencieux. À ma question sur les noms qui lui semblaient américains, il répondit simplement : « N’importe lequel de ces noms peut être américain. Ce qui compte, c’est la cause pour laquelle ils sont morts.» Cette réponse m’a fait renoncer à poursuivre ma quête identitaire sur la base de patronyme et m’a éclairé sur la maturité de la société dont il venait, une ouverture d’esprit dont certains de nos dirigeants ivoiriens auraient beaucoup à apprendre.

La déclaration de M. Doh est une comédie digne des « Guignols d’Abidjan ». Qui ne sait pas ici que Tidjane Thiam était déjà une fierté nationale bien avant que certains de ses détracteurs n’apprennent à épeler « xénophobie » ? Premier Africain major de l’École Polytechnique, il brillait déjà dans les couloirs du pouvoir ivoirien quand d’autres y cherchaient encore leur chemin. En ce XXIe siècle, l’audience rurale de M. Doh a sans doute déjà vérifié, en usant d’un smartphone, que sur la scène internationale, M. Thiam n’a jamais été connu qu’en tant que Franco-Ivoirien, en référence à sa double nationalité dont il vient de se séparer.

Par ailleurs, des grands noms comme le sien, on en compte pléthore dans le monde. Comme pour narguer cette vision étriquée de l’identité nationale, Barack Hussein Obama a dirigé l’Amérique sans qu’on ne lui demande de prouver qu’il savait danser le hip-hop. Son origine Kenyane est à ce jour une fierté de la diversité américaine. Quand Martin Van Buren dirigeait l’Amérique, on savait qu’il avait une origine allemande. Que dire de Nicolas Sarkozy, ancien président français dont le nom hongrois n’a jamais fait de lui un Français de seconde zone ? Le ministre Serey Doh sait-il qu’en ce moment, Londres, la capitale des Britanniques, est dirigée par un certain Sadiq Khan, un nom d’origine Pakistanaise ?

Il est particulièrement navrant de constater qu’en 2025, alors que le monde parle d’intelligence artificielle et que nous attendons l’avènement de la démocratie et d’un État de droit pour aller apprendre à nos étudiants à créer des applications pour révolutionner la Côte d’Ivoire, certains partisans du pouvoir en sont encore à compter les consonnes dans les noms de famille pour déterminer la légitimité politique. La Côte d’Ivoire, ce pays qui a donné au monde des écrivains comme Ahmadou Kourouma ou des artistes comme Salif Traoré dit Asalfo (noms qui traversent les frontières ouest-africaines), ne peut se permettre de rétrécir son horizon aux dimensions d’un homme soucieux de s’attirer une faveur politique dans un contexte d’incertitude.

Pour conclure, en donnant à César ce qui est à César, c’est à Laurent Gbagbo qu’il revient d’avoir essayé d’inculquer aux Ivoiriens que la valeur d’un leader se mesure à ses actes et non à son patronyme, en permettant au président Ouattara d’être candidat par décret. Pourtant, ne soyez pas surpris que lorsqu’il aura surmonté l’obstacle de l’inscription de son nom sur la liste électorale, un autre partisan du régime au pouvoir trouvera à Gbagbo des origines hollandaises pour y avoir séjourné trop longtemps. Or, comme le dit mon grand-père quand il refusait d’être le seul à aller à la chasse : « Ce n’est pas le nom du chasseur qui tue le gibier, c’est son intelligence et sa bravoure. »

Dr. Parfait Kouacou

Vice-président, Institut de Recherche de la Diaspora Ivoirienne

Etats-Unis d’Amérique

 Légende photo : Dr. Parfait Kouacou, Drexel University, Département de Global Studies ; Directeur académique, Mandela Washington Fellowship ; Chercheur affilié, Africana Studies Program   

 

 

 

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