Dossier / Les temps forts du cinéma ivoirien – Un cinéma résilient en proie à des difficultés

Le cinéma ivoirien a connu plusieurs temps forts depuis l’indépendance du pays en 1960. Retour sur son évolution jusqu’à nos jours à travers ses défis et ses succès.

L’indépendance de la Côte d’Ivoire en 1960 coïncide avec les débuts du cinéma national. En 1961, la Société ivoirienne de Cinéma (SIC) est créée. Deux ans plus tard, suite à la création de la Radiodiffusion Télévision ivoirienne (RTI), le gouvernement décide de fusionner la SIC et la RTI.  Timité Bassori, jeune réalisateur aux dents longues, fait ses premiers pas dans le métier et réalise « Sur la dune de la solitude », premier film ivoirien. Ce film, un court-métrage, il le réalise avec l’aide des techniciens de la RTI et grâce à un financement de la SIC. Avant de signer le premier long métrage fiction ivoirien, « La femme au couteau », en 1969.

Timité Bassori fait partie de ces pionniers qui ont ouvert le chemin vers le grand écran. Et, avec eux, la Côte Ivoire va jouer alors un rôle de premier plan dans le paysage cinématographique africain. Cette génération comprend des cinéastes tous aussi talentueux les uns que les autres. Notamment Henri Duparc, reconnu par certains comme le « maître de la comédie africaine », qui a fait ses classes à la prestigieuse Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son (FEMIS) à Paris. En 1969, il réalisera son premier moyen métrage : « Mouna ou le rêve d’un artiste ». Ce film fera l’ouverture de la deuxième édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), l’un des plus grands festivals cinématographiques du continent. En 1969 également, un autre réalisateur ivoirien se signale : Désiré Ecaré, qui sortira son excellent « Visages de femmes ». Production qui sera le premier film ivoirien à être sélectionné au festival de Cannes en 1985.

Par ailleurs, le travail remarquable de ces réalisateurs va permettre de révéler les plus grands acteurs ivoiriens. Il s’agit, entre autres, d’Akissi Delta, Hanny Tchelley, Bamba Bakary ou encore Kodjo Ebouclé. Le rayonnement du cinéma ivoirien est ainsi établi. Avec l’émergence de films de sensibilisation sociale et politique, reflétant les réalités de la vie quotidienne en Côte d’Ivoire. Il est important de rappeler que de talentueux réalisateurs ivoiriens s’imposent sans difficulté en remportant, à deux reprises, le grand prix du FESPACO, l’Etalon de Yennenga. La première fois en 1981 avec « Djeli, conte  d’aujourd’hui » de Kramo Lanciné Fadika  qui relate l’histoire d’un jeune couple d’amoureux confronté aux traditions ancestrales. Des traditions, certes dépassées par l’effort de modernisation qui touchent les différents aspects de la vie des gens, mais qui demeurent néanmoins fortes au point d’empêcher l’union de ces deux jeunes amoureux à cause de futiles raisons d’appartenance sociale.

Quant à la deuxième fois, c’est en 1993, avec « Au nom du Christ », un film de Roger Gnoan Mbala avec Pierre Gondo, Naky Sy Savané, Martin Guédéba et Akissi Delta dans les premiers rôles. Ce film dénonce les dérives du christianisme et la manipulation des gens par le biais du sentiment religieux. C’est l’histoire d’un éleveur de porcs qui se croit doté d’un pouvoir surnaturel et investi d’une mission divine : sauver son peuple. Un drame sur le fanatisme religieux qui connaît déjà à l’époque son apogée.

Avant, précisément en 1988, l’incontournable Henri Duparc réussit un film populaire d’une très belle facture : l’excellent « Bal poussière ». Ce film marque un tournant du genre comique en Afrique à travers la critique, dans un style humoristique très prononcé, d’un phénomène social très répandu en Afrique, à savoir la polygamie. Un bonhomme dans la cinquantaine, marié déjà à cinq femmes, décide d’épouser une sixième : la jeune et belle Binta. Le film va connaître un succès sans précédent auprès du public africain, mais aussi sur les écrans des pays occidentaux.

Les salles de cinéma, des lieux de vie pour les Ivoiriens

Cette dynamique marquée par la diversité des styles et des sensibilités se poursuivra jusqu’au milieu des années 90. Toutefois, il est bon de souligner qu’au cours des années 60-80, les salles de cinéma étaient des lieux de vie pour les Ivoiriens. Et si les choses étaient ainsi, c’est bien parce que « ces salles, retient le réalisateur Philippe Lacôte, structuraient la vie sociale; c’étaient des lieux devant lesquels on se retrouvait ». Mais aussi parce qu’à Abidjan, par exemple, il y avait environ 100 salles de cinéma réparties dans toute la capitale, des quartiers huppés aux quartiers populaires. On peut citer, pêle-mêle, El Mansour, Liberté, Le Paris, Les Studios, Roxy, Saguidiba.

Par ailleurs, le prix des tickets d’entrée était généralement compris entre 100 et 200 Fcfa, ce qui rendait donc le 7ème art accessible à toutes les bourses. Aller au cinéma dans les années 60-90 était une expérience unique. Avec notamment cette anecdote. Pour plus rentabiliser leur business, les propriétaires de salles de cinéma avaient recours à des griots, appelés aussi Djelibas. Ces derniers étaient chargés d’expliquer, à l’aide de mégaphones, le synopsis des films à l’affiche avant leur projection, en des termes simples et à la manière éloquente dont eux seuls les griots ont le secret. Ce qui avait pour avantage de captiver les foules et donc de remplir les salles.

Puis vinrent les années 90 avec leur lot de désolation. C’est d’abord le marché qui sera frappé de plein fouet par la situation de crise. Les salles vont disparaître l’une après l’autre au point de ne plus compter que deux ou trois écrans dans tout le pays; de nombreuses églises ouvrant en Côte d’Ivoire et s’installant dans les locaux des cinémas. Tout comme des magasins. L’écroulement de la production ne tardera pas et seuls quelques résistants continuent à croire en l’avenir du septième art dans le pays.

La crise dans le secteur est alors présente et fait des ravages. Et, alors que le phénomène des églises est un coup de massue pour le 7ème art ivoirien, les crises politiques récurrentes (1990 et 2000) viennent l’achever. Une question essentielle taraude dès lors les esprits : est-il conséquent de fréquenter les salles de cinéma pendant que le pays est en proie à la guerre ?

Heureusement, Akissi Delta avec son emblématique série télé « Ma Famille » au succès planétaire permettra au cinéma ivoirien de survivre. Des séries comme « Nafi », « Sah Sandra », « Class’A » ou encore « Teenagers », mais aussi des films comme « Bronx Barbès » d’Eliane de Latour, production qui a fait le plus d’entrées au box office ivoirien, vont lui emboîter le pas. Toutefois, la culture qu’avaient les Ivoiriens quant à la fréquentation des salles de cinéma allait malencontreusement foutre le camp. Les Ivoiriens n’iront donc plus au cinéma.

Puis vint la renaissance

Après la longue période de disette où les productions cinématographiques ivoiriennes se faisaient des plus rares, notamment à cause du manque de moyens, et le peu d’entrain chez les Ivoiriens d’emprunter à nouveau le chemin des salles de cinéma- eux-mêmes n’existant pratiquement plus-, la donne va commencer petit à petit à changer. Vu que les lignes vont commencer à véritablement bouger avec l’avènement d’une nouvelle vague de réalisateurs comme Owell Brown, Guy Kalou, Franck Vléhi, Alex Ogou ou même Philippe Lacôte. Aujourd’hui, ces jeunes cinéastes continuent leur combat pour une renaissance du cinéma ivoirien. En plus d’être jeunes, dynamiques et enthousiastes, ils sont aussi confiants quant à l’avenir de la cinématographie nationale. On peut les croiser lors du festival Clap Ivoire consacré au court métrage dans les pays de l’Afrique de l’Ouest ou en marge du

Festival international de film des lagunes (FESTILAG), qui est en train de devenir un rendez-vous international incontournable à Abidjan. C’est certainement pour ces jeunes que de grandes réformes ont été entreprises par les pouvoirs publics : installation de l’ONAC-CI (Office national du Cinéma en Côte d’Ivoire) et création du Fonds de soutien à l’industrie cinématographique (FONSIC).
Ces jeunes loups nous font vivre un cinéma qui se rapproche des réalités ivoiriennes et africaines, tout comme leurs prédécesseurs. Glanant au passage des prix sur la scène internationale. Ainsi, en 2014, le film « Run » de Philippe Lacôte est nominé au festival de Cannes. La série « Invisibles » d’Alex Ogou, elle, est primée, en 2018, meilleure fiction étrangère au Festival de la Rochelle. Cette année-là, le long métrage de Philippe Lacôte, « La nuit des rois », est même nominé aux Oscars.

Plusieurs initiatives se mettent en place dans le cadre de la relance du cinéma ivoirien. Notamment le Bushman Film Festival et la Nuit ivoirienne du septième art et de l’audiovisuel, en abrégé « NISA », de Patricia Claude Kalou qui est un évènement qui a pour objet la promotion et la valorisation de la production cinématographique. Sans oublier que des diffuseurs d’envergure comme MTV et Canal+ travaillent maintenant avec des cinéastes ivoiriens.

Cerise sur le gâteau, le retour progressif des salles de cinéma dans des communes de la capitale économique. Notamment à Cocody, Marcory et Yopougon. Les promoteurs de ces espaces sont exclusivement des groupes français : Majestic et Pathé qui disposent, dans l’ensemble, de 12 salles. La réouverture de ces salles de cinéma à Abidjan confirme cette tendance qui augure d’un avenir radieux pour le septième art en Côte d’Ivoire.
Le journaliste Yacouba Sangaré, coordonnateur du festival Ciné Droit libre Abidjan, face à l’évolution actuelle du cinéma ivoirien, estime qu’«il y a un frémissement dans le secteur avec toutefois une inclinaison forte pour les séries TV. On a connu l’âge d’or avec une floraison de salles (plus d’une centaine à travers le pays) et des productions de qualité, puis la traversée du désert avec la fermeture des salles. Fermeture due à de nombreux facteurs dont la concurrence déloyale des vidéos-clubs et surtout la crise sociopolitique avec un climat d’insécurité général qui a détourné les populations des salles. Aujourd’hui, on amorce la renaissance, avec la restructuration un peu lente, à mon avis, de l’industrie du cinéma. Donne marquée par la mise en place de guichets de financement, le renforcement de la coproduction sous régionale, la réouverture des salles de cinéma et la production de films qui reste encore marginale pour la stature de la Côte d’Ivoire. Mais, il n’y a pas encore une vraie industrie, car nos films ne rentabilisent pas en salles leurs investissements; il n’y a pas assez de salles pour les montrer. Juste une dizaine, avec l’ouverture du complexe de Pathé Cap Sud qui vient renforcer le parc de salles des cinémas Majestic. Au total, c’est 12 salles à Abidjan : six pour Majestic et 6 pour Pathé. Et, à l’intérieur du pays, Majestic vient de rouvrir la salle de cinéma de l’hôtel Président. Je pense que c’est tout, car le Capitole à Bouaké tarde à rouvrir, les travaux de réhabilitation ayant quelque peu pris du plomb dans l’aile.

 Toutes les salles d’Abidjan sont concentrées dans des centres commerciaux et dans seulement trois communes (Cocody, Marcory et Yopougon) sur l’ensemble des 13 municipalités que compte le District autonome d’Abidjan. Avec aussi très peu de salles, on ne peut évidemment avoir une industrie du cinéma. D’où le boom des séries télés, où il y a plus d’opportunités de financement, parce que les télés ont besoin de contenus. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est plus une terre de séries TV que de cinéma ». Et d’ajouter quand on lui demande ce qu’il faudrait à ce cinéma pour retrouver sa situation d’antan : « La première chose, c’est les salles. Dans les années 70-80-90, il y avait plus d’une centaine de salles, dont une bonne partie dans les quartiers populeux à forte densité humaine. Une commune comme Adjamé avait pas moins de 8 salles : Roxy, El Hadj, Liberté, Royal, Vog, El Malick, Al Akbar, Lux. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. A Treichville, on dénombrait notamment au moins cinq salles : Rio, Entente, El Mansour, Le Plaza, Vox. Là, aussi, c’est zéro pointé actuellement. Bref, presque toutes les communes, y compris le Plateau avec les Studios, Le Paris, Le Sphinx et Rex, avaient des salles du cinéma. A l’intérieur du pays également, les grandes villes, pour la plupart, avaient des salles de cinéma. Les films sont faits pour être vus, et s’il n’y a pas de salles, il n’y a pas de recettes et s’il n’y a pas de recettes, il n’y a pas d’économie. Et s’il n’y a pas d’industrie, les choses ne peuvent marcher qu’à tâtons. Avant, quand un film marchait, c’était des centaines de milliers d’entrées, voire plus du million, car certaines salles avec une capacité de 1000 sièges.

 Aujourd’hui, quand un film a cartonné, à l’image de « Marabout Chéri », c’est à peine une trentaine de mille d’entrées. Et, là encore, c’est un exploit. Quoiqu’on ne peut pas amortir le coût de production d’un film sérieux avec même 50 000 entrées. La deuxième chose, c’est que les gens ont perdu la culture d’aller au cinéma. D’abord, il y a toute une génération de jeunes, notamment ceux nés à partir de 2000, qui ont grandi sans avoir connu l’expérience des salles obscures. Beaucoup d’entre eux n’ont jamais mis les pieds dans une salle de cinéma pour voir un film. Ce n’est toutefois pas de leur faute; les salles ayant fermé pendant une longue période, d’autres divertissements ont émergé, comme les maquis géants par exemple. Avant, quand on programmait une sortie le week-end, c’était le resto, puis le cinéma et, enfin, la boîte de nuit. Aujourd’hui, c’est le resto, puis la boîte. Pour les jeunes, le cap est même directement mis sur le maquis pour faire le show. Il n’y a plus de plan ciné dans leurs programmes de sortie. Résultat, les salles de cinéma sont, la plupart du temps, clairsemées. La troisième chose, c’est la faiblesse du niveau des productions cinématographiques. En 2023, durant les six premiers mois de l’année, seulement trois films ivoiriens sont sortis en salles : « Marabout Chéri », « Dans la peau d’un caïd » et « Taxi Warren ». Cette année, pour l’instant, je n’ai vu que « Maman » d’Owell Brown, dont il faut louer le courage et l’engagement. Je l’avoue, aussi, faire un film exige du temps, voire de longues années de travail et beaucoup d’effort pour la recherche de financement.  Mais, nos cinéastes galèrent pour faire des films parce qu’il n’y a pas de recettes. Ils doivent donc recourir aux guichets de financements, soumissionner aux appels à projets de films. Et ce n’est pas facile. C’est un sacré parcours du combattant ».

Pour que le cinéma ivoirien atteigne le rayonnement international que connaît, par exemple, le cinéma nigérian, voici les propositions du critique de cinéma : « Créer simplement les conditions d’une vraie industrie du cinéma. Le cinéma nigérian s’est développé avec un marché local dynamique porté par une consommation forte des produits locaux. Des films nigérians génèrent parfois plus de 500 millions de FCFA de recettes sans sortir du pays. Ici, il faut encourager les opérateurs économiques à investir dans l’industrie du cinéma. Le rôle de l’Etat n’est pas de construire des salles, parce que c’est avant tout du business. En revanche, ce qu’il doit faire, c’est d’inciter les hommes d’affaires à bâtir des salles. Pourquoi ne pas leur accorder des allègements fiscaux dans ce domaine ? Il peut aussi mettre en place un fonds de garantie qui va permettre aux opérateurs économiques de contracter de gros prêts pour investir dans le cinéma, notamment la construction des salles, la production des films et le développement, avec la digitalisation, de plateformes VOD, comme Netflix, Amazon Prime Video, Apple TV, MyCanal, etc.

 Aujourd’hui, pour diffuser un film, il y a principalement les salles et les plateformes VOD. Et, ensuite, les télés, quand le film a fini sa carrière en salles. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire compte environ 30 millions d’habitants. Imaginez que nous ayons des salles un peu partout, et un film fait 3 millions d’entrées, soit 1% de la population. Si le ticket coûte 1000 FCFA, cela fait au bas mot 3 milliards de FCFA. Même si le producteur n’empoche pas évidemment tout ce pactole, mais pensez-vous qu’il va attendre le soutien de l’Etat ou des partenaires financiers pour faire son prochain film ? Non ! Il faut donc construire beaucoup de salles dans le pays, dans tous les chefs-lieux de région et les grandes villes du pays, comme par le passé. C’est toute la problématique de l’écosystème du 7ème art en Côte d’Ivoire et dans beaucoup de pays du continent ».

Un dossier réalisé par Marcellin Boguy

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Le réalisateur Roger Gnoan Mbala a, reçu, en 1993, l’Etalon de Yennenga pour son passionnant film « Au nom du Christ ».

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