Entretien exclusif / Yacouba Sangaré, coordonnateur du festival Ciné Droit libre Abidjan :  « Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est plus une terre de séries TV que de cinéma »

Le journaliste et critique de cinéma, Yacouba Sangaré, coordonnateur de Ciné Droit libre Abidjan, prépare activement la 16e édition de son festival, qui se tiendra du 27 au 30 novembre 2024. Outre cette casquette, il est président de l’association des journalistes engagés pour le cinéma Grand Ecran. Dans cette interview, il fait un état des lieux objectif, chiffres à l’appui, du cinéma dans le monde, décortique l’actualité de cet agrégat et donne ses recettes pour une relance effective du cinéma ivoirien économique au sortir d’une situation des plus moroses. Avant, il porte un regard critique sur ce cinéma qui semble renaître de ses cendres. Par ailleurs, il rappelle le rôle déterminant que joue le critique de cinéma dans la chaîne de valeur de cet écosystème et parle de la spécificité de l’édition 2024 de son festival.

 

Le Monde actuel : Comment, selon vous, se porte actuellement le cinéma dans le monde ?

Yacouba Sangaré : L’industrie du cinéma remonte doucement la pente, après la crise sanitaire de la Covid-19 qui l’a durement secouée en 2020. Avec le confinement, comme vous le savez, il n’y avait quasiment plus de cinéma : salles fermées, pas de sorties, ni de tournages. Et puis, quand les salles ont commencé à rouvrir en 2021, elles étaient contraintes d’accueillir moins de personnes en restrictions liées à la pandémie. La fréquentation des salles a repris, mais elle n’a pas encore atteint les niveaux  d’avant-Covid, comme le démontrent ces chiffres du CNC (Centre national de la cinématographie et de l’image animée) en France. Selon donc le CNC, en 2023, 181 millions d’entrées ont été enregistrées, soit une hausse de 18,9 % par rapport à 2022. Mais, de 2017 à 2019, la fréquentation moyenne des salles était de 207,95 millions d’entrées, soit un gap de 13,1% par rapport aux chiffres de 2023, la première année, depuis la pandémie, où les salles de cinéma n’étaient plus soumises à des restrictions sanitaires.

Aux Etats-Unis également, Hollywood n’a pas encore retrouvé sa vitesse de croisière. Avant la Covid, sur la période 2017-2019, en moyenne, 127 films sortaient chaque année en salles. En 2022, il n’y en a eu que 68. La grève des scénaristes et celle des acteurs ont amplifié les effets de la Covid sur Hollywood.

Tout comme la France et les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Espagne sont très loin de renouer avec leur niveau d’avant-crise. Ainsi, à la fin novembre 2023 (selon les estimations de Comscore), l’Allemagne enregistrait une fréquentation de 83 millions d’entrées (-14 % par rapport à la moyenne 2017-2019 sur les 11 premiers mois), l’Italie une fréquentation de 63 millions (-22 %), l’Espagne une fréquentation de 68 millions (-24 %) et la Corée du Sud une fréquentation de 109 millions (-47 %).

Le marché américain accuse encore un retard de 21 % de ses recettes par rapport à la période 2017–2019 et le Royaume-Uni un retard de 13 %. Certes, nous avons une croissance des fréquentations depuis 2023, mais on est encore loin des standards pré-Covid. Toutefois, cette reprise est à saluer. Et si la cadence se poursuit, je pense que, dans deux ans, l’industrie du cinéma va retrouver son rythme normal de production.

 « Le cinéma est également un moyen d’exalter le patriotisme et nourrir l’imaginaire d’une nation »

Quels sont les impacts du cinéma sur la société ?

Le cinéma est certes un divertissement, mais il n’en demeure pas moins un puissant outil d’éducation des populations. Une image, dit-on, vaut plus que 1000 mort; c’est dire l’importance du cinéma pour faire passer un message. Le cinéma peut amener une société à prendre conscience d’un fléau, d’un phénomène inquiétant. Le cinéma peut aussi véhiculer la culture et les valeurs d’un pays, d’un peuple, d’une communauté. Le cinéma est également un moyen d’exalter le patriotisme et nourrir l’imaginaire d’une nation. Regardez les films américains, vous verrez, dans beaucoup d’entre eux, le drapeau américain ou un symbole qui incarne la grandeur des États-Unis d’Amérique. Le cinéma est également un témoin de l’histoire, qui peut reconstituer des faits historiques majeurs et mettre en lumière des personnages majeurs de notre histoire. Tout comme il peut alerter sur les défis du futur. C’est un outil précieux pour façonner une société.

Quelles sont les recettes à explorer pour avoir un bon film et un film à succès ?

Le cinéma, c’est d’abord une histoire à raconter. Et, ensuite, il faut la technicité et l’inspiration nécessaires pour la porter à l’écran. Pour avoir un bon film, il faut donc un scénario de qualité, une mise en pertinence, des acteurs talentueux, une excellente direction d’acteurs et, bien entendu, une équipe technique performante ainsi que du matériel de qualité. C’est un tout qu’il faut pour faire une bonne production.

Idem pour un film à succès, sauf qu’en plus, il faut servir au public ce qu’il aime. Par exemple, en Côte d’Ivoire, les Ivoiriens sont friands d’humour. C’est pourquoi les films qui cartonnent dans nos salles sont des comédies qui tournent en dérision les faits courants de notre société avec les ingrédients suivants : sexe, amour, intrigue, trahison, etc. Pour preuve, en 2023, les deux films ayant attiré le plus de monde dans les salles obscures sont « Marabout chéri » de Kadhy Touré et Luis Marques et « Dans la peau d’un caïd » d’Owell Brown, qui ont fait respectivement 34008 et 21483 entrées, détrônant des blockbusters américains censés attirer les cinéphiles.

Mais, il ne suffit pas de faire un film pour faire rire. Il faut faire un bon film, d’une qualité technique appréciable, qui fait rire, c’est ça la clé du succès. En France, les comédies connaissent aussi un franc succès, parce que les Français ont un goût prononcé pour l’humour. C’est ce qu’ils aiment le plus. Mais, en revanche, aux Etats-Unis, les films d’action, avec des superhéros, font, en général, la course en tête du box-office, même si aussi les autres genres cinématographiques connaissent également du succès, eu égard à la qualité des films proposés.

Que pensez-vous de l’évolution actuelle du cinéma ivoirien ?

Je pense qu’il y a un frémissement dans le secteur avec toutefois une inclinaison forte pour les séries TV. On a connu l’âge d’or avec une floraison de salles (plus d’une centaine à travers le pays), et des productions de qualité, puis la traversée du désert avec la fermeture des salles. Fermeture due à de nombreux facteurs dont la concurrence déloyale des vidéos-clubs et surtout la crise sociopolitique avec un climat d’insécurité générale qui a détourné les populations des salles.

Aujourd’hui, on amorce la renaissance, avec la restructuration un peu lente, à mon avis, de l’industrie du cinéma. Donne marquée par la mise en place de guichets de financement, le renforcement de la coproduction sous régionale, la réouverture des salles de cinéma et la production de films qui reste encore marginale pour la stature de la Côte d’Ivoire.

Mais, il n’y a pas encore une vraie industrie, car nos films ne rentabilisent pas en salles leurs investissements; il n’y a pas assez de salles pour les montrer. Juste une dizaine, avec l’ouverture du complexe de Pathé Cap Sud qui vient renforcer le parc de salles des cinémas Majestic. Au total, c’est 12 salles à Abidjan : six pour Majestic et 6 pour Pathé. Et, à l’intérieur du pays, Majestic vient de rouvrir la salle de cinéma de l’hôtel Président.

Je pense que c’est tout, car le Capitole à Bouaké tarde à rouvrir, les travaux de réhabilitation ayant quelque peu pris du plomb dans l’aile. Toutes les salles d’Abidjan sont concentrées dans des centres commerciaux et dans seulement trois communes (Cocody, Marcory et Yopougon) sur l’ensemble des 13 municipalités que compte le District autonome d’Abidjan.  Avec aussi très peu de salles, on ne peut évidemment avoir une industrie du cinéma. D’où le boom des séries télés, où il y a plus d’opportunités de financement, parce que les télés ont besoin de contenus. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est plus une terre de séries TV que de cinéma.

Qu’est-ce qui lui fait défaut par rapport à l’âge d’or dudit cinéma dans les années 70-80-90 avec des films comme « Bal poussière » d’Henri Duparc, « Au nom du Christ » de Roger Gnoan Mbala, « Wariko, le gros lot » de Fadika Kramo Lanciné ?

La première chose, c’est les salles. Dans les années 70-80-90, il y avait plus d’une centaine de salles dont une bonne partie dans les quartiers populaires à forte densité humaine. Une commune comme Adjamé avait pas moins de 8 salles : Roxy, El Hadj, Liberté, Royal, Vog, El Malick, Al Akbar, Lux. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. A Treichville, on dénombrait notamment au moins cinq salles : Rio, Entente, El Mansour, Le Plaza, Vox. Là, aussi, c’est zéro pointé actuellement. Bref, presque toutes les communes y compris le Plateau avec les Studios, Le Paris, Le Sphinx et Rex, avaient des salles du cinéma. A l’intérieur du pays également, les grandes villes, pour la plupart, avaient des salles de cinéma.

Les films sont faits pour être vus, et s’il n’y a pas de salles, il n’y a pas de recettes et s’il n’y a pas de recettes, il n’y a pas d’économie. Et s’il n’y a pas d’industrie, les choses ne peuvent marcher qu’à tâtons. Ça ne peut être donc que de l’à peu près.  Avant, quand un film marchait, c’était des centaines de milliers d’entrées, voire plus du million, car certaines salles avec une capacité de 1000 sièges. Aujourd’hui, quand un film a cartonné, à l’image de « Marabout Chéri », c’est à peine une trentaine de mille d’entrées. Et, là encore, c’est un exploit. Quoiqu’on ne peut pas amortir le coût de production d’un film sérieux avec même 50 000 entrées.

La deuxième chose, c’est que les gens ont perdu la culture d’aller au cinéma. D’abord, il y a toute une génération de jeunes, notamment ceux nés à partir de 2000, qui ont grandi sans avoir connu l’expérience des salles obscures. Beaucoup d’entrée d’eux n’ont jamais mis les pieds dans une salle de cinéma pour voir un film. Ce n’est toutefois pas de leur faute; les salles ayant fermé pendant une longue période, d’autres divertissements ont émergé, comme les maquis géants par exemple. Avant, on programmait une sortie le week-end, c’était, le resto, puis le cinéma et, enfin, la boîte de nuit. Aujourd’hui, c’est le resto, puis la boîte. Pour les jeunes, le cap est même directement mis sur le maquis pour faire le show. Il n’y a plus de plan ciné dans leurs programmes de sortie. Résultat, les salles de cinéma sont, la plupart du temps, clairsemées.

La troisième chose, c’est la faiblesse du niveau de productions cinématographiques. En 2023, durant les six premiers mois de l’année, seulement trois films ivoiriens sont sortis en salles : « Marabout Chéri », « Dans la peau d’un caïd » et « Taxi Warren ». Cette année, pour l’instant, je n’ai vu que « Maman » d’Owell Brown, dont il faut louer le courage et l’engagement. Je l’avoue, aussi, faire un film exige du temps, voire de longues années de travail et beaucoup d’effort pour la recherche de financement. Mais, nos cinéastes galèrent pour faire des films parce qu’il n’y a pas de recettes. Ils doivent donc recourir aux guichets de financements, soumissionner aux appels à projets de films. Et ce n’est pas facile. C’est un sacré parcours du combattant.

Quelles propositions peut-on faire pour que notre cinéma atteigne le rayonnement international que connaît actuellement le cinéma nigérian notamment ?

Créer simplement les conditions d’une vraie industrie du cinéma. Le cinéma nigérian s’est développé avec un marché local dynamique porté par une consommation forte des produits locaux. Des films nigérians génèrent parfois plus de 500 millions de FCFA de recettes sans sortir du pays. Ici, il faut encourager les opérateurs économiques à investir dans l’industrie du cinéma.

Le rôle de l’Etat n’est pas de construire des salles, parce que c’est avant tout du business. En revanche, ce qu’il doit faire, c’est d’inciter les hommes d’affaires à bâtir des salles. Pourquoi ne pas leur accorder des allègements fiscaux dans ce domaine ? Il peut aussi mettre en place un fonds de garantie qui va permettre aux opérateurs économiques de contracter de gros prêts pour investir dans le cinéma, notamment la construction des salles, la production des films et le développement, avec la digitalisation, de plateformes VOD, comme Netflix, Amazon Prime Video, Apple TV, MyCanal, etc. Aujourd’hui, pour diffuser un film, il y a principalement les salles et les plateformes VOD. Et, ensuite, les télés, quand le film a fini sa carrière en salles.

Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire compte environ 30 millions d’habitants. Imaginez que nous ayons des salles un peu partout, et un film fait 3 millions d’entrées, soit 1% de la population. Si le ticket coûte 1000 FCFA, cela fait au bas mot 3 milliards de FCFA. Même si le producteur n’empoche pas évidemment tout ce pactole, mais pensez-vous qu’il va attendre le soutien de l’Etat ou des partenaires financiers pour faire son prochain film ? Non ! Il faut donc construire beaucoup de salles dans le pays, dans tous les chefs-lieux de région et les grandes villes du pays, comme par le passé. C’est toute la problématique de l’écosystème du 7ème art en Côte d’Ivoire et dans beaucoup de pays du continent.

Que peut-on reprocher aux films ivoiriens ?

Pas grand-chose. C’est une jeune cinématographie d’à peine une soixantaine d’années, qui essaie de renaître après un grand passage à vide. Il ne faut pas jeter la pierre aux jeunes cinéastes qui se battent, sans véritables moyens, pour faire des films. Tout n’est pas top, mais je loue leur engagement, leur dévouement et leur passion pour faire vivre le cinéma en Côte d’Ivoire.

Il ne faut pas regarder les films ivoiriens avec les yeux qu’on voit un film américain, français, britannique ou allemand. Ce ne sont pas les mêmes budgets, et encore moins le même environnement. Toutefois, je voudrais plaider auprès de nos réalisateurs et producteurs pour qu’ils ne « ghettoïsent » pas notre cinéma dans la comédie, même si c’est une recette qui marche.  Qu’ils nous proposent aussi d’autres genres cinématographiques.  Le cinéma, ce n’est pas que la comédie.

Croyez-vous que l’Etat de Côte d’Ivoire s’implique véritablement pour en faire une vraie industrie comme on le constate du côté du Nigéria avec Nollywood ?

Depuis quelques années, l’Etat fait des efforts pour la structuration du secteur. L’Office national du cinéma de Côte d’Ivoire ( ONAC-CI), qui existe depuis 2008, mais était inactif, a été réactivé en 2011. Le Fonds de soutien à l’industrie cinématographique (FONSIC) a été créé avec une dotation financière afin de soutenir les projets de films et aussi des événements œuvrant à la promotion du cinéma en Côte d’Ivoire. Les autorités ivoiriennes, à travers le ministère de la Culture et de la Francophonie, ont aussi conclu des accords de partenariat avec des structures internationales, notamment l’Organisation des Etats Afrique, Caraïbes, Pacifique (ACP) pour étoffer l’offre de financement des productions cinématographiques et audiovisuelles. Le Fonds CLAP ACP-Fonsic en est une parfaite illustration.

Pour la session 2024, c’est environ 577 243 800FCFA (881 282 €) qui ont été mobilisés : 262 382 800 FCFA (400000€) alloués par le FONSIC et 314 859360 FCFA (481282 €) alloués par le Fonds européen de Développement. Ces montants sont destinés à financer des coproductions de films et séries associant la Côte d’Ivoire à des pays de l’Organisation des Etats ACP à travers une sélection annuelle effectuée par la Commission technique de Lecture de l’Office national du Cinéma de Côte d’Ivoire (ONAC-CI).

Il y a également, la mise en relation des professionnels du cinéma de Côte d’Ivoire avec leurs confrères d’autres pays, à travers des voyages d’immersion à des festivals comme Cannes, le FESPACO, etc. Je n’oublie pas la loi sur le cinéma qui régit les différents corps de métiers et stratifient le barème des rémunérations sur les plateaux de tournage. Actuellement, c’est la tête du client. Les acteurs et les techniciens sont, en général, sous-payés par la production. Parfois, ils ne perçoivent pas la totalité de leur dû.

Malgré donc tous ces efforts qui sont à encourager, l’industrialisation du cinéma reste encore un défi majeur. Et je reste persuadé que tant que les films ne génèrent pas de recettes suffisantes pour amortir leurs coûts de production, on ne s’en sortira pas. Et il n’y aura pas d’industrie. C’est tout le contraire de Nollywood.

Les critiques de cinéma sont-ils une valeur ajoutée dans la promotion et le rayonnement du 7ème art ici en Côte d’Ivoire ?

Oui, bien sûr. Les critiques sont la courroie entre les professionnels du cinéma et le public. Leurs articles forgent l’opinion des cinéphiles sur un film. Les critiques contribuent grandement à la promotion et au rayonnement du 7ème art en Côte d’Ivoire, comme cela se fait ailleurs en Afrique et dans le monde. Le critique met également en lumière certains événements cinématographiques, comme les festivals.  Ils constituent une vraie valeur ajoutée.

Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire regorge de producteurs qui ont le nez creux comme Franck Vléhi, d’excellents réalisateurs comme Alex Ogou et Owell Brown et de talentueux acteurs comme Guy Kalou qui portent le cinéma ivoirien. En outre, il existe de nombreux canaux de diffusion de nos productions et des festivals qui les valorisent et implémentent une certaine vitalité au 7ème art ivoirien. Vivons-nous, face à cette donne, un nouvel âge d’or du cinéma ivoirien ?

Vous avez oublié de citer Philippe Lacôte, il est aujourd’hui le cinéaste ivoirien le plus en vue sur le plan international et le premier à signer une production américaine, son troisième long métrage, « Killer Heat », après ses deux premiers: « Run » et « La nuit des rois ». Nous ne pouvons pas parler d’âge d’or, parce que la production est faible et, surtout, les films n’amortissent pas en salles leurs coûts de production. Et puis les fréquentations des salles restent faibles, de façon générale, y compris pour les blockbusters américains. Je parlerai donc plutôt d’un bouillonnement nourri par la passion pour le cinéma.

Quel est l’ADN de votre festival, Ciné Droit libre Abidjan ?

Le festival Ciné Droit libre a pour vocation de faire la promotion des droits humains et de la liberté d’expression à travers le cinéma. Il milite pour un cinéma engagé qui œuvre à l’éveil des consciences. Le principe du festival est : un film, un thème, un débat. Ciné Droit Libre offre une plateforme d’expression et de visibilité à tous les cinéastes dont les œuvres ont été censurées en raison de leur contenu dérangeant.

Existe-t-il une différence fondamentale entre Ciné Droit libre Abidjan et Ciné Droit libre Ouaga ?

Non, pas du tout. C’est le même leitmotiv. Il faut savoir que le festival Ciné Droit libre a été créé en 2005 à Ouagadougou par trois jeunes réalisateurs : Luc Damiba, Abdoulaye Diallo et Gideon Vink. Ils avaient réalisé un document intitulé « Borry Bana, le destin fatal de Norbert Zongo » sur l’assassinat de ce journaliste d’investigation. Au Burkina Faso, de peur des représailles des autorités d’alors, aucune salle de cinéma ou espace de diffusion culturelle n’a voulu projeter ce film. C’est à la suite de cette frustration qu’ils ont décidé de créer ce festival. Nous travaillons en synergie avec l’association Semfilms qui porte le festival au Burkina Faso. Mais il est important de relever que nous avons totalement notre autonomie, ce qui veut dire que c’est nous qui décidons du contenu, de la sélection des films, de la programmation en nous appuyant sur leur expertise dans ce domaine.

« Nous réfléchissons à l’idée de passer en biennale, à Abidjan »

Quel bilan pouvez-vous faire après 15 éditions ?

En 15 éditions, le festival a grandi et gagné la confiance des partenaires. Nous avons aussi mûri dans l’organisation de l’événement. Mais, les meilleurs indicateurs du bilan du festival sont ces quelques chiffres que je vous donne. Nous avons sensibilisé plus de 170 000 personnes sur les questions des droits humains; projeté 315 films (documentaires et fictions) sur divers sujets des droits humains et éduqué 600 personnes issues des quartiers défavorisés aux droits humains. Nous avons également formé 265 jeunes (réalisateurs ou étudiants en cinéma) aux techniques pour écrire et réaliser un film documentaire sur les questions des droits humains. Beaucoup de ces jeunes sont aujourd’hui devenus des cinéastes aguerris qui ont remporté des prix dans d’autres festivals. Enfin, nous avons suscité un intérêt pour le cinéma documentaire axé sur les droits humains.

Quelles sont les perspectives de votre festival ?

Nous réfléchissons à l’idée de passer en biennale, à Abidjan. Et, l’année prochaine, nous ferons la décentralisation, en allant à l’intérieur du pays. En quinze ans, nous avons fait le tour des communes d’Abidjan et nous voulons maintenant partir à l’assaut de l’intérieur du pays.

Quelle sera la particularité de l’édition 16 de Ciné Droit libre Abidjan cette année ?

Nous renouons avec le village du festival, qui sera établi à Yopougon, au quartier Port-Bouët 2. Pendant trois jours, nous organiserons des projections-débats, agrémentées de prestations artistiques. Autre particularité : la tenue de deux ateliers importants en partenariat avec la Deutsche Welle Akademie sur, d’une part, la désinformation et les discours de haine, et, d’autre part, sur l’éducation aux médias à travers le cinéma.

Pour le reste, nous serons au Goethe-Institut pour trois soirées thématiques fortes et dans les écoles. Nous prévoyons également un atelier de formation sur le leadership à Yopougon. Je précise que le festival se tiendra du 27 au 30 novembre 2024 et qu’il est placé sous le parrainage de la méga star du reggae Tiken Jah Fakoly.

Rencontrez-vous des difficultés de quelque façon dans l’organisation de votre festival ?

La principale difficulté, c’est la mobilisation des ressources. Nous avons la chance d’avoir un partenaire sûr et fidèle comme le Goethe-Institut, et aussi la Fondation Friedrich Naumann. Mais ces deux structures ne peuvent pas, à elles seules, porter toute la charge du festival. Chaque année, c’est la croix et la bannière pour trouver les fonds.

Faire la promotion des Droits de l’Homme à travers le cinéma porte-t-il véritablement ses fruits en termes d’impact sur le respect des droits humains dans notre société ? En fait, vos attentes sont-elles atteintes ?

Notre objectif, c’est de briser le silence sur les violations des droits humains. Et je pense que nos objectifs sont atteints, parce qu’au festival, tous les sujets sont débattus sans tabou. Je pense, toute modestie mise à part, que nous avons contribué à attirer l’attention des décideurs sur certaines questions des droits humains, même si nous n’avons pas la prétention de changer les choses d’un coup de baguette magique.

Je vais vous raconter une anecdote. En 2016, lors de l’ouverture du festival à l’Institut français, nous avons projeté le film « Le réveil de l’Eléphant » qui évoque la prise en charge des victimes de la crise en Côte d’Ivoire après 2011, en partenariat avec le Collectif des victimes de la crise en Côte d’Ivoire (CVCI), avec à sa tête feu Issiaka Diaby (que Dieu ait pitié de son âme). Le film présente le cas émouvant d’un jeune tétraplégique qui attendait depuis cinq ans une évacuation au Maroc pour des soins. Au cours de la soirée, cela a été dénoncé et, une semaine après, le dossier s’est subitement décanté et il a été évacué au Maroc.

Est-ce que les ministères de la Culture et des Droits de l’Homme vous accompagnent ?

C’est plutôt le ministère de la Culture et de la Francophonie qui nous accompagne, avec un appui que nous souhaitons plus fréquent, au regard des charges du festival. Nous disons grandement merci à ses responsables pour cet appui. En revanche, le ministère en charge des Droits de l’Homme ne réagit pas à nos sollicitations.

Quels sont les objectifs et missions de votre association Grand Ecran ?

Grand Ecran, c’est le réseau des journalistes engagés pour le cinéma. Son objectif est de faire la promotion du cinéma en Côte d’Ivoire, en mettant en lumière les activités de ce secteur (films et événements ciné). Sa mission est aussi de porter un regard critique sur les films produits en Côte d’Ivoire.

Quelles sont les activités majeures que vous avez menées depuis sa création ?

Nous avons organisé un atelier de formation à la critique cinématographique, afin d’outiller le regard de nos membres sur les films. Nous organisons tous les deux ans, depuis 2015, des voyages de journalistes au FESPACO pour la couverture de cet événement cinématographique majeur du continent et aussi nouer des contacts avec les professionnels du secteur.

Quelles en sont les perspectives ?

Continuer la formation, initier des projections-débats chaque mois autour des films ivoiriens et initier chaque année une semaine de la critique en Côte d’Ivoire. Bien entendu, emmener, tous les deux ans, les journalistes au FESPACO. Sur cette question, je voudrais lancer un appel aux bonnes volontés, afin qu’elles puissent nous aider. Car, sans notre initiative, beaucoup de rédactions n’ont pas les ressources pour envoyer un journaliste au FESPACO.

« C’est l’amour du cinéma qui me fait tant courir »

Quels sont aussi les grands défis que vous entendez implémenter à la tête de cette structure ?

Renforcer l’éducation au cinéma et la critique de films en Côte d’Ivoire, avec le soutien de la FACC (Fédération africaine de la critique cinématographique) dont je suis le chargé de communication.

Quel est l’apport de votre association dans la promotion du 7ème art en Côte d’Ivoire ? 

Promouvoir les films et les professionnels du cinéma. Mettre en lumière les événements cinématographiques et accompagner la structuration de ce secteur.

Au total, qu’est-ce qui vous fait tant courir avec vos différentes casquettes ?

C’est l’amour du cinéma. J’aime cet art qui me passionne depuis ma tendre enfance. Le cinéma vit en moi. Et je vis aussi pour le cinéma.

Entretien réalisé par Marcellin Boguy

Légende photo

Le journaliste et critique de cinéma, Yacouba Sangaré, coordonnateur de Ciné Droit libre Abidjan. 

Laissez une réponse

Votre email ne sera pas publié