Interview exclusive (dernière partie) – Jean-Louis Koula, réalisateur : « C’est inadmissible qu’un grand pays comme la Côte d’Ivoire se retrouve au FESPACO sans film… »

Dans cette deuxième et dernière partie de l’interview exclusive qu’il a accordée au site indépendant d’informations générales « Le Monde Actuel », le réalisateur Jean-Louis Koula, l’un des pionniers du cinéma ivoirien avec notamment son célèbre long métrage « Adja Tio » sorti en 1980, parle de son nouveau projet cinématographique « La fille au diamant » dont il annonce le lancement officiel en Côte d’Ivoire pour mars-avril 2026. Il jette également un regard sur le cinéma ivoirien et ses difficultés de financement.

 Le Monde actuel : Quels sont vos projets cinématographiques actuels ? 

Jean-Louis Koula : Sachez qu’avant de m’attaquer aux « Frasques d’Ebinto », j’avais un autre projet de film intitulé « La fille au diamant ». J’ai écrit le scénario avec mon ami Diégou Bailly (célèbre défunt journaliste ivoirien, ndlr). Nous avons ensemble travaillé sur le scénario pendant presque 9 mois à Jacqueville. Et comme je n’avais pas l’argent pour démarrer le tournage de ce film, lui s’en est inspiré pour un roman « La traversée du guerrier ».

Toutefois nous avions même commencé le tournage par un lancement du projet à la Rue Princesse à Yopougon avec l’armée ivoirienne qui a réalisé un défilé. Avec l’avènement du coup d’Etat en décembre 1999, nous avons été contraints d’arrêter notre projet. Mais les images que nous avons tournées sont en France.  Et quand la situation est redevenue normale, j’ai préféré me consacrer à la réalisation d’un film intermédiaire dans l’idée de revenir plus tard à ce film-là. C’est donc comme cela que je me suis entretemps consacré au projet « Les frasques d’Ebinto ». Maintenant que je ne suis plus sur « Les frasques d’Ebinto », je reviens sur le projet « La fille au diamant » que je prépare pour 2026.

Et, cette fois, j’ai trouvé un ami qui va le produire dans son entièreté. Il n’évolue pas dans notre écosystème. Milliardaire, il est dans la haute finance. Ce mécène m’a demandé si j’étais toujours intéressé par mon projet « La fille au diamant ». Et que, si c’était le cas, il comptait s’engager à le financer entièrement. Nous avons donc déjà commencé les préparatifs et, après les élections d’octobre 2025, il a promis de venir à Abidjan afin que nous lancions officiellement le projet.

Voilà donc un peu ce qui m’occupe en ce moment puisque je suis actuellement en train de réactualiser le scénario. Et, d’ici mars-avril 2026, nous allons lancer officiellement le projet. Il faudrait que ce soit clair dans la tête des gens. Je ne fais plus « Les frasques d’Ebinto » puisque je reçois d’un peu partout des appels de personnes qui me demandent si c’est bien moi qui suis en train de le réaliser en ce moment.

Comment se fait-il que les droits pour l’adaptation au cinéma des « Frasques d’Ebinto » vous ont été cédés par les éditions CEDA et que ce soit vous qui les avez rétrocédés à l’auteur du roman, Amadou Koné ? Avez-vous échangé avec lesdites éditions avant de le faire ?

J’aurais pu faire ça. Mais, entre-temps, les éditions CEDA avaient vendu les droits à une autre maison d’édition en France, les éditions Hachette, je crois. Sachez qu’au moment où nous devions tourner et que les journaux en ont fait l’annonce, les responsables d’Hachette m’ont appelé pour me demander de quel droit je pouvais me permettre de réaliser un film à partir d’un roman dont ils détiennent les droits d’édition. Pour éviter toute polémique, je leur ai envoyé les documents des éditions CEDA. Dans le contrat me liant aux éditions CEDA, nulle part, il y est prescrit de délai. C’est-à-dire qu’à tout moment, sans pression d’un quelconque délai de tournage, je pouvais tourner mon film. Les droits m’ayant aussi été donnés gracieusement par les éditions CEDA.

Vous auriez pu agir différemment avec Amadou Koné…

Je ne voulais vraiment pas entrer en conflit avec Amadou Koné parce que c’est quelqu’un que je connais bien, quelqu’un de bien. C’est un ami. Sinon je pouvais aller en conflit avec lui vu que ce n’est pas lui qui m’a donné ces droits-là. Et là, il serait dans une impasse parce qu’il ne pouvait rien faire. Nous nous serions retrouvés au tribunal. Étant moi-même quelqu’un de sans histoire, je n’ai pas voulu faire de scandale autour de cette affaire. C’est pourquoi j’ai préféré régler notre petit souci à l’amiable. Et c’était mieux ainsi.

Après « La fille au diamant » que vous comptez réaliser courant 2026, avez-vous d’autres projets cinématographiques ? 

Ma priorité en ce moment, c’est « La fille au diamant ». C’est un gros projet qui fera appel à de nombreux grands acteurs. Pour l’instant, je consacre donc toute mon énergie à ce projet. Après, je verrai s’il faut arrêter et faire autre chose.

Vous semblez fatigué ?

Ce n’est pas ça. Il faut savoir que je suis entré dans la profession à l’âge de 23 ans. Nous nous sommes battus pendant de nombreuses années pour avoir des sources de financement. Mais ça a tellement traîné que finalement, nous n’avons pas pu avoir une structure fiable. C’est-à-dire avoir notamment des banques qui financent l’art en Côte d’Ivoire. Et, comme, en général, pour les gens ici, l’art ne compte pas, nous ne pouvons aller vers une banque pour demander de l’argent en vue de financer nos films. Pour vous dire que je suis vraiment fatigué de parcourir le monde en train de chercher des financements pour mes projets. C’est pour ça que j’exprime ma déception de la sorte. Sinon si le pays disposait d’une structure vers laquelle nous pouvons nous tourner, j’allais poursuivre ma passion après avoir fini avec « La fille au diamant ».

Mais, il y a le Fonds de soutien à l’industrie cinématographique (FONSIC) sous tutelle du ministère de la Culture et de la Francophonie…

S’il y avait une structure où nous pouvons déposer un scénario pour analyse et avoir le financement de nos films, nous pourrions faire nos films sans pression. Le FONSIC existe certes, mais il y a beaucoup de problèmes pour avoir les fonds demandés. C’est vraiment compliqué. Parce que pour un film de 500 millions de Fcfa, si vous donnez 100 millions de Fcfa à un réalisateur, il est évident que s’il n’arrive pas à trouver le reste des fonds ailleurs, le film ne se fera jamais.

Il faut donc créer une vraie structure dédiée au financement de nos films. Par elle, nous pourrons espérer avoir au moins 50 à 60% du montant de nos productions. A partir de ce moment, nous pourrions trouver à l’étranger le reliquat. Or, avec le FONSIC, les choses se passent un peu à la tête du client. En plus, on ne sait réellement pas comment ça fonctionne. C’est inadmissible qu’un grand pays comme la Côte d’Ivoire se retrouve au FESPACO sans film qui le représente.

A part les séries télé…

Les séries télé sont des productions occasionnelles qui ne sont pas vraiment dans ma vision, mon approche du 7ème Art. Vous êtes d’avis avec moi que les films pour le grand écran sont pour la plupart des classiques qui restent dans la filmographie d’un pays. Voyez, tous les grands films qui ont été faits en France font partie des classiques que l’on cite quand on parle du cinéma français. Mais qu’en est-il des séries télé ? Elles sont alimentaires. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles ne sont pas importantes. Elles le sont pour le cinéma. Mais quand nous allons à un festival comme celui de Cannes ou au FESPACO, qui est en quelque sorte notre festival de Cannes à nous, on parle de longs métrages.

Chaque année, nous allons au FESPACO sans film émanant de la Côte d’Ivoire.  Pour y remédier, il nous faut disposer d’une entité fiable. Le FESPACO se déroule tous les deux ans. C’est une biennale. Pendant la période intermédiaire, nous devons pouvoir lancer un appel à projets pour lequel les réalisateurs envoient leurs projets de film. A l’issue de l’analyse des différentes propositions, l’on choisit le projet le plus porteur pour financement. On le finance donc de manière conséquente pour le présenter au FESPACO pour le compte de la Côte d’Ivoire.

Pour le reste, on donne un peu d’argent pour les documentaires et les séries télé.  Cette démarche peut nous aider à relancer notre cinéma, à le rendre compétitif et rentable. La plupart des films qui ont remporté des prix au FESPACO ont été financés par leur gouvernement. Pour son film « Félicité », lauréat de  l’Etalon d’or de Yennenga du FESPACO en 2017, le réalisateur Alain Gomis a bénéficié du financement de l’Etat sénégalais qui y a injecté plus de 500 millions de Fcfa. Au niveau du Burkina Faso, tous les films lauréats au FESPACO ont bénéficié d’une subvention conséquente de l’Etat burkinabé. Ce n’est pas avec 25 ou 50 millions de Fcfa remis à un réalisateur pour le financement de son film que ce dernier peut arriver à sortir une production de qualité.

Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire a une ministre de la Culture et de la Francophonie très dynamique. Avez-vous déjà pris langue avec cette dernière depuis votre retour pour lui exposer votre ambitieux projet ?

Non. Je ne la connais pas et je ne l’ai jamais vue. Pour vous dire que je n’ai pas eu de contact avec elle.

Je le demande parce que, grâce à son implication, une dizaine de producteurs et réalisateurs ivoiriens sont partis au festival de Cannes, cette année, avec une cagnotte de 50 millions de Fcfa. Alors, par rapport à votre projet de film en 2026, est-ce que vous n’envisagez pas de la rencontrer, en tant que ministre de tutelle, pour lui faire part de votre projet ? 

Sincèrement, avec l’expérience que j’ai vécue au niveau du ministère de la Culture avec « Les frasques d’Ebinto », je préfère ne pas m’engager de ce côté-là. Je cherche l’argent ailleurs et je fais mon film. Si la Côte d’Ivoire pense qu’elle peut et veut m’accompagner, qu’elle le fasse ! Pour dire que si le ministère décide de m’apporter sa contribution, je ne vais pas dire non. Toutefois, je ne veux pas attendre un hypothétique financement de sa part qui aura pour conséquence de me faire perdre le temps.

Mais, s’il se signale, le ministère me prendra en marche. J’ai perdu de l’argent à cause de problèmes de contrat. Je me suis battu pour avoir un peu de moyens et les gens m’ont abandonné en chemin avec tous les problèmes sur le dos. Donc, pour 2026, je préfère vraiment ne pas avoir à engager le ministère dans mon projet. Le film va se faire avec les moyens dont je pourrai disposer.

Si on doit résumer votre carrière, que faut-il en retenir ? Et ce, depuis l’âge de 23 ans ?

Aujourd’hui, avec le numérique, les jeunes gens peuvent apprendre le métier sur le tas. A l’époque, tu devais préalablement aller à l’école pour te former. Et quand tu finissais tes études, tu devais obligatoirement faire des stages. Les stages finis, pour avoir la carte d’assistant-réalisateur, il te fallait travailler comme assistant sur au moins 3 longs métrages. Puis tu passais 2ème assistant, avant d’obtenir la carte de 1er assistant. Et c’est avec cette carte-là que tu pouvais commencer à exercer véritablement le métier.

Dans mon cas, je suis passé par toutes ces étapes. Quand j’ai fini le Conservatoire libre du cinéma français à Paris, j’ai fait un an de stage à l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) de l’époque. Après l’ORTF, je suis rentré au pays pour travailler à la RTI, avant d’être affecté à la Société ivoirienne de cinéma.

J’y ai réalisé une quarantaine de courts métrages. C’est après que je me suis retiré pour créer, avec un ami, ma propre structure : les Films de la Montagne. Et j’ai réalisé mon premier long métrage en 1979. Avec cette structure-là, on a pu faire 3 longs métrages. Mais les problèmes ont toujours existé. Je me suis toujours battu pour pouvoir trouver des structures de production pour la réalisation de mes films. Et ça a constamment été un problème. Aujourd’hui, je regrette même vraiment que, pendant toutes ces années-là, on n’ait pas pu avoir de structures solides de production de films en Côte d’Ivoire.

Le cinéma est très rentable. Mais il faut l’organiser, le structurer. Et comment peut-on l’organiser ? Il faut retenir que le cinéma comprend 3 mamelles : la production, la distribution et l’exploitation. Quand on parle du cinéma d’un pays, on met en avant ces 3 éléments-là qu’il faut obligatoirement maîtriser. Si vous produisez un film et que vous n’avez pas d’endroit pour l’exploiter, vous faites comment alors ? A l’époque, quand on sortait un film à Abidjan, il sortait simultanément à Bouaké. Et il y avait des régions où le film ne pouvait pas être vu parce qu’il n’y avait pas de salle d’exploitation. Il faudrait donc vraiment arriver à avoir des salles dans toutes les régions du pays.

Quand je discutais dans le temps avec le ministre de la Culture Bernard Zadi Zaourou, ce dernier m’avait demandé, un jour, ce qu’on pouvait faire pour booster le cinéma en Côte d’Ivoire. Je lui avais dit que la solution était très simple. Et qu’il fallait s’inspirer de l’exemple du Mali où il existe une biennale du cinéma. Tous les deux ans, une région du pays est choisie où les promoteurs déportent tous les arts. Que ce soit la musique, le cinéma, la danse, le théâtre. A l’image des fêtes tournantes de l’indépendance qu’on avait en Côte d’Ivoire à l’époque. Alors, par exemple, on choisit, en 2026 ou en 2027, la ville de Korhogo pour organiser ledit festival. Mais, avant, on crée les infrastructures devant abriter les spectacles d’un tel évènement : des salles polyvalentes dans lesquelles les spectateurs viendront voir des spectacles de théâtre, de musique et des films. En plus de créer ces infrastructures, il faut penser à l’hébergement des festivaliers qui viendront d’un peu partout. Cette initiative peut être réalisée en 2 années. Et, après l’événement, les infrastructures profiteront au rayonnement de la région hôte du festival. Au bout de 12, voire 14 ans, la Côte d’Ivoire sera quelque peu couverte de salles de cinéma. Et quand un film sort à Abidjan, il sort en même temps dans toutes les salles de l’intérieur. On saura, pour ce faire, combien un film peut rapporter. A partir de ce moment, quand les banques constateront que le cinéma en Côte d’Ivoire est devenu un secteur rentable, elles vont commencer à s’y intéresser et le financer.

Faisons un calcul simple. Si vous avez un film qui vous a coûté 200 millions de Fcfa et que le spectateur débourse 200 Fcfa pour aller le voir en salle. S’il y a un million de personnes en Côte d’Ivoire qui vont le regarder, cela fera déjà 200 millions de Fcfa qu’il aura remporté. Or, on sait aujourd’hui le prix d’un ticket de cinéma en Côte d’ivoire. Sans compter qu’après, le film va parcourir les festivals et pourra être vu dans les salles de cinéma de la sous-région et bien au-delà.

Si on ne fait pas ça, c’est à fonds perdus qu’on donne de l’argent aux réalisateurs pour leurs projets de film. C’est donc le seul moyen de pouvoir créer in fine une industrie cinématographique solide et rentable en Côte d’Ivoire. Le Nigéria a réussi à ce niveau, nous montrant l’exemple à suivre. Des sommes énormes ont été injectées dans l’industrie cinématographique dans ce pays pour le booster. Aujourd’hui, les retombées sont palpables. Nous devons en faire autant pour la musique et les autres arts.  Voilà un peu comment finalement nous pouvons arriver à installer une véritable industrie cinématographique ici au pays.

Au terme de notre entretien, quel peut être votre mot ?

Je constate que la jeune génération qui a pris la relève fait de bonnes choses. Mais elle a besoin que l’on puisse l’aider et réellement l’encadrer. Pour ce faire, il faut vraiment qu’il y ait une volonté politique pour pouvoir l’encadrer afin que notre cinéma puisse aller de l’avant. Sinon chacun va toujours se débrouiller à faire de petits films, mais qui ne vont nulle part. Or, aujourd’hui, les gens sont très pointilleux sur la qualité des films. Et, pour avoir la qualité, il faut avoir au préalable mis aussi les moyens qui vont avec. Si vous voulez avoir sur votre projet un chef opérateur qui travaille à Hollywood, par exemple, vous devez lui proposer le même cachet qu’il prend là-bas. Et il fera le travail attendu. Mais aussi quand le film va être diffusé sur des chaînes de télévision dans les pays africains et au-delà de l’Afrique, personne ne dira plus : « C’est un film africain ».

Il faut donc que nos autorités puissent vraiment se pencher sur cet épineux problème en apportant une précieuse aide à ces jeunes-là, en les encadrant notamment pour qu’ils fassent du bon boulot. C’est un peu ça mon souhait et nous devons aussi pouvoir déboucher sur des structures de financement de films crédibles et fiables. A partir de ce moment, grâce à la volonté politique, nous pourrons parler du cinéma ivoirien en des termes élogieux.

Interview réalisée par Marcellin Boguy

Légende photo : Le réalisateur ivoirien, Jean-Louis Koula.

 

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