Interview  – Martial Moulo, artiste-peintre : « Je garde espoir qu’il y aura des opportunités, des ouvertures »

Autodidacte formé en atelier, l’artiste-peintre Martial Désiré Moulo prépare activement une exposition privée. Cette rencontre dont il a baptisé la série : « La porte » comprendra 12 toiles. Nous lui avons rendu visite pour une immersion dans son antre, son atelier sis dans un campement à la lisière des villages Vitré 1 et Vitré 2 de Grand-Bassam. Dans cette interview, il s’ouvre à bâton rompu à nous. Il parle de sa carrière, de ses attentes, de sa future exposition, de sa démarche artistique… 

-Pouvez-vous nous dire en quelques phrases qui vous êtes et comment vous êtes arrivé à la peinture ?

*Je me nomme Martial Désiré Moulo. Je suis artiste-peintre. Je dirai que c’est la peinture qui m’a choisi. J’ai commencé à dessiner assez tôt. Et je me suis lancé dans l’art après plusieurs formations d’artistes professionnels en atelier tels que Monique Rocher en 1994, Théodore Koudougnon en 1995 et le professeur Marcel N’Guessan Essoh en 1997. C’est donc après tout ça que je me suis lancé dans les activités artistiques : la peinture et la sculpture notamment.

Il faut aussi retenir que, dans le temps, j’ai eu à regarder une émission télé : « L’art en mouvement » avec- paix à son âme- Monné Bou. C’est ce dernier qui m’a donné cette envie de me lancer dans l’art. J’ai été impressionné par sa peinture, sa technique, sa dextérité, ses créations. Ce qui m’a incité à me lancer à fond.

 

-Où en êtes-vous aujourd’hui avec votre carrière ?

*On va dire que je suis entre guillemets un peu assis, en veille, en pause comme on dit. L’exposition que je prépare actuellement va certainement m’aider à me relancer, à relancer mes activités.

 

Quels sont les moments charnières, les rencontres déterminantes qui ont marqué votre évolution artistique ?

*Je tiens au préalable à préciser quelque chose de très important. J’en parle rarement. J’ai été, un certain moment quand j’étais à l’école primaire, encadré par le doyen Grobli Zirignon. Ce dernier a organisé un petit atelier avec nous. Atelier qui m’a vraiment marqué. J’y pense souvent.

Maintenant, il faut rappeler que j’ai été premier lauréat d’un concours national organisé par la Sifca en 1994, l’année-même où j’ai été formé en atelier par Monique Rocher. L’année 1994 a donc été une année charnière qui compte dans ma carrière. Avant moi, il y a eu un grand nom qui n’est malheureusement plus aujourd’hui depuis 2001 : Issa Kouyaté.

 

-Quelle est votre approche globale des arts plastiques et qu’est-ce qui vous attire particulièrement dans les arts plastiques par rapport aux autres disciplines artistiques ?

*Ça fait beaucoup plaisir de faire ce métier. Dans l’ensemble, il y a des rencontres culturelles. Avec les artistes, il y a les expositions collectives par exemple qui nous permettent d’apprendre à nous connaître, d’apprendre à collaborer, à travailler ensemble.

Moi, j’avais beaucoup de retard quand j’étais sur les bancs. Avec Grobli Zirignon, qui a mis sur pied l’art thérapie, c’était un peu me souvenir peut-être de ce que j’avais oublié, apprendre à retenir également ce que j’apprenais.

Maintenant, ce qui m’attire dans la peinture par rapport aux autres disciplines artistiques, ce sont les couleurs. Les couleurs parlent. Mais il m’est aussi arrivé un moment de faire la sculpture. Je m’y suis lancé oar hasard en 1995 pendant que je me faisais former par le professur Théodore Koudougnon. Il est important pour moi de le rappeler. J’ai donc fait la sculpture, les assemblages de matériaux avec le fer, le bois et tout ça. Mais moi, ce n’est pas la sculpture en bois, c’est la sculpture métallique que j’ai apprise. J’en ai fait un certain moment. Mais, très vite après, je me suis rabattu totalement sur la peinture. C’est, au total, affirmer que c’est par rapport aux couleurs, mais aussi aux formes, que je préfère la peinture aux autres disciplines artistiques.

 

-Quelle est votre démarche artistique actuelle et quels sont les questionnements, les obsessions qui traversent votre travail aujourd’hui ?

*Concernant ma démarche artistique, il est important de relever qu’avant de faire ce que je fais en ce moment, j’ai travaillé sur l’expression du visage, les portraits. Avant 2008-2009, donc avant la crise que nous avons vécue en Côte d’Ivoire en 2010-2011, j’avais peint des tableaux assez marqués, assez graves. Après cette période, je recherchais dans mes toiles le sourire; je cherchais des visages beaucoup plus gais, plus joyeux. On va donc dire comme ça que je cherchais là également une porte de sortie avec des visages plus rayonnants. C’est dire que je peins selon le moment, les circonstances de la vie en fonction de ce que je vis sur l’instant.

Aujourd’hui, je suis en train de rechercher une porte de sortie. Mais pas seulement pour moi parce que ce que je suis en train de réaliser ne me concerne pas uniquement. Ça concerne tout le monde. Toute l’humanité est en quête d’une porte de sortie. Cette quête est perpétuelle. Tout le monde cherche une situation meilleure à celle qu’il connaît.

 

-Quelles sont les couleurs, les harmonies chromatiques que vous privilégiez dans cette période de création et pourquoi ?

*Les palettes sont souvent très riches. Quand je finis de travailler, je me rends compte que j’ai réalisé un tableau sans savoir au départ vers où je partais. Je décide d’une couleur de base et, au fur et à mesure, ce sont des couleurs qui viennent se poser sur d’autres. C’est en fait comme cela que j’évolue.

J’utilise pour mes tableaux le plus souvent les couleurs orangées ; des couleurs qui parlent peut-être de certaines violences ou de situations assez compliquées.

Quand je peins avec ces couleurs-là, je me sens en fait beaucoup plus libre. J’ai longtemps peint avec ces couleurs et, aujourd’hui, elles sont toujours là. Je peins également avec la couleur bleue. Là, j’utilise ces couleurs pour m’évader.

 

-Quelles techniques et expérimentations picturales vous explorez en ce moment (couches de matière, outils…) et quel est votre genre ?

-La technique, c’est l’acrylique. Mais on va dire que c’est plutôt une technique mixte. Parce qu’il y a également du sable que je rajoute.

Depuis 1997, j’utilise beaucoup la technique de l’acrylique que j’ai apprise auprès du professeur Marcel N’Guessan Essoh. Je m’exprime très bien avec. Mais j’ai aussi appris la technique de la peinture à huile. Toutefois, aujourd’hui, je peins plus avec la technique de l’acrylique.

J’ai appris le Vohou-Vohou avec le professeur Théodore Koudougnon. J’essaie de faire un lien avec toutes ces techniques.

Il y a une expression artistique qui m’est particulière. Je peins avec tout ce qui m’entoure. Le sable, par exemple, intervient très souvent dans mon travail. On va donc finalement parler de technique mixte.

En ce moment, c’est ce que je fais.

Il faut aussi retenir en ce qui concerne mon genre que je suis abstrait. On va plutôt dire semi-abstrait, semi-figuratif.

 

-Quels sont le thème, les intentions et les émotions que vous voulez transmettre à travers votre série en cours et entamée depuis maintenant 3 mois ?

-Le thème, cest « La porte ». La porte, c’est toute une histoire. Comme je le disais tantôt, on a tous envie d’une situation meilleure.

Vu ma situation actuelle avec la période assez sombre que j’ai vécue, mais que je n’aime pas trop relever parce qu’assez compliquée, je me suis dit qu’il me fallait bien sortir de là. Et que, pour le faire, il me fallait trouver des portes. C’est comme cela que je me suis dit que c’était un thème à aborder, à développer.Je cherche constamment une solution à ma situation. J’y pense depuis plusieurs années. Et là, je me suis mis à fond. Je cherche aujourd’hui une porte de sortie, la porte qui m’aidera à être certainement heureux, à être en paix avec moi-même.

Il faut savoir que ma petite soeur qui n’est plus- partie pour l’au-delà depuis maintenant 10 nas, précisément le 18 février 2016- était quelqu’un qui savait me soutenir. Quand je peignais, quand je travaillais, elle était toujours là, à mes côtés quand elle le pouvait. Elle m’a beaucoup apporté. Et donc son décès a été un grand choc chez moi. Un grand vide dans ma vie. Cette perte n’a pas été du tout facile. Je n’aime pas en parler. Mais c’est la vie. Il faut faire avec.

Pour les intentions, sachez que je souhaite que ma situation s’améliore. Et j’explique aussi que ce n’est pas une situation qui m’est propre. Je raconte ce que certainement tout le monde vit. On cherche dans la vie une situation meilleure. On cherche donc une porte de sortie, qu’elle soit petite ou grande, ou même carrée. Parce que quand on regarde mes tableaux, il y a des formes carrées, rondes que l’on y aperçoit. Chacun s’y sentira, d’une manière ou d’une autre par une situation, d’un intérêt justement.

 

-Quel sentiment vous anime quand vous peignez ?

*Je ressens l’envie de me projeter. Je ressens l’envie de dire quelque chose, d’exprimer un sentiment, de me vider. Je veux tout simplement la paix. Je suis en paix quand je me libère. Et peindre est, pour moi, un acte de libération. Ça m’apaise.

 

-Qu’est-ce que la peinture vous apporte dans la vie de tous les jours ?

*Beaucoup de choses. Ce sont beaucoup de choses qu’elle m’apporte. D’abord c’est toujours un grand plaisir de peindre sur un support, de projeter ce que je ressens. Et une fois que l’œuvre est achevée, elle part entre les mains de quelqu’un d’autre, d’une entreprise, une institution. Ça fait toujours plaisir de savoir que votre œuvre est partie, mais il se dégage aussi un peu de peine de devoir la laisser partir vers d’autres horizons. Mais, aujourd’hui, je pense que ce sentiment de peine de voir partir mes œuvres m’est passé. Ça fait plaisir de les voir en Europe, aux États-Unis. Ça fait plaisir de voir ces tableaux-là embellir les murs de maisons. Au-delà de l’embellissement, ce sont des tableaux qui dégagent une certaine sensibilité. Quand les gens regardent mes toiles, ils se sentent accrochés, à en croire ceux avec qui j’ai échangé. Ils se disent accrochés. Ils sont émerveillés. Et c’est ce sentiment-là que j’apprécie. Ce n’est pas donné à tout le monde de faire quelque chose et de voir que plusieurs personnes apprécient votre œuvre en même temps.

 

Pourquoi avoir choisi de proposer 12 toiles uniquement pour cette exposition ?

*L’idée du nombre de tableaux est venue du galeriste Thierry Dia de l’agence Houkami Guyzagn. 12 est le chiffre de l’aboutissement.

 

-Quels sont les matériaux que vous utilisez ?

*J’utilise des matériaux de récupération. Concernant la sculpture, j’utilise des matériaux tels que les pièces automobiles ramassées çà et là et également tout ce que j’arrive à trouver autour de moi, dans mon environnement comme le fer et le sable comme je vous l’avais déjà appris. Et je leur donne une seconde vie.

 

-Est-ce que le campement où vous vivez influence la réalisation de vos œuvres en cours pour l’actuelle exposition sur laquelle vous travaillez en ce moment ?

*Là, je suis dans un campement situé entre deux villages : Vitré 1 et Vitré 2. J’évolue dans un cadre où la nature est présente et influence naturellement ma démarche artistique. Je suis constamment en contact avec les plantes. Moi-même, j’aime les plantes, la verdure. J’aime la nature. J’ai même ma petite plantation de corrosole. Pour vous faire savoir que la nature est également une source d’inspiration chez moi. Tous ces éléments sont des ouvertures. Ils entrent en fait dans le cadre de mes recherches et de mon processus de création.

 

-Que souhaitez-vous que le public retienne de l’exposition que vous préparez en ce moment ?

*Ce que j’aimerais que le public retienne de cette exposition, c’est qu’il est possible de passer d’une situation à une autre. Il suffit d’y croire et de se donner les moyens pour y arriver. Il faut donc surtout se mettre en tête que c’est possible. Il est vrai qu’il existe des moments où c’est très difficile. Tout le monde vit, à un moment donné, ces passages à vide. Mais il est important de se réinventer, de croire qu’une porte peut s’ouvrir un jour ou l’autre. Il faut alors garder espoir. Il faut, en outre, être objectif, exigeant avec soi-même, mais aussi résilient en se disant que demain, ça va aller. Et que les moments tant souhaités finiront par arriver.

 

-Qu’apprenez-vous de vous-même au cours de cette résidence ?

*J’apprends à me retrouver. Après la situation compliquée que j’ai vécue, je suis en train de rechercher à rebondir, à repartir du bon pied. Je cherche donc cette porte-là qui va m’amener à arriver à mes fins. C’est cette envie de rebondir qui me permet d’opter pour cette recherche.

 

-En tant qu’artiste actuellement en résidence, comment vivez-vous ce moment hors du monde dédié uniquement à la création ?

*Je le vis bien. Je suis heureux. Et votre présence ici à mes côtés est comme un stimuli. Il ne m’arrive pas tous les jours de recevoir des invités à mon atelier. C’est très particulier. Dans le temps, j’avais déjà reçu des amis, des journalistes culturels ici. Mais votre venue est assez particulière. Ça fait plaisir d’avoir à partager, à discuter de mon métier, de mon travail actuel. J’espère qu’il y aura d’autres opportunités qui vont s’offrir à moi.

 

-Après votre travail sur cette série, quelle sera la prochaine étape de votre carrière ?

*Je pense qu’après cette résidence et l’exposition sur laquelle elle va aboutir, je vais continuer à certainement faire des portes, à créer d’autres portes. Je vais donc rester pendant un bon moment dans cet esprit. Je vais alors approfondir cette recherche. Et certainement après, il y aura un autre thème que je vais développer.

Par ailleurs, en ce qui concerne aussi la suite de ma carrière, je suis persuadé que j’aurai l’opportunité d’avoir des expositions à l’étranger. C’est mon souhait le plus ardent. Parce que, pour moi, l’art doit s’exporter. C’est très important. En 2024 déjà, j’ai pu faire une exposition en Hollande par la grâce de Dieu.

 

-Si vous devez résumer cette expérience en une phrase, que diriez-vous ?

-Si je dois la résumer, je dirai que je garde espoir en des lendemains meilleurs. Je garde espoir qu’il y aura des opportunités, qu’il aura des ouvertures. Je crois que les choses se passeront assez bien. Au total, il y a de l’espoir. Et ne dit-on pas que l’espoir fait vivre ? Je suis donc focus sur cette espérance.

 Interview réalisée par Marcellin Boguy

 

 

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