Littérature   –  Quand le journaliste Alafé Wakili raconte son calvaire « ivoiritaire » sous Gbagbo et fait des révélations sur la crise

C’est le préfacier du livre-témoignage, l’ancien président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire sous le régime Gbagbo, le professeur Mamadou Koulibaly, dont on sait qu’il n’a pas sa langue dans la poche, qui donne le ton en ces termes : « La lecture du livre d’Alafé Wakili est intéressante et enrichissante pour au moins deux raisons. D’abord, l’histoire se construit de divers témoignages qui, réunis, permettent de se rapprocher d’une certaine vérité. Le regard du journaliste-écrivain s’inscrit donc dans cette démarche ; la seconde raison est que ce témoignage fait ressortir très clairement le fondement réel de la crise ivoirienne depuis 1999 » (P.9).

En effet, la lecture des 210 pages du livre-témoignage intitulé « Notre histoire avec Laurent Gbagbo : Regard sur 15 années de crise en Côte d’Ivoire » écrit par le journaliste professionnel et écrivain, Alafé Wakili, l’un des principaux patrons de presse de Côte d’Ivoire et fondateur du quotidien L’Intelligent d’Abidjan, édité aux Editions L’Harmattan en 2013, permet de découvrir l’arrière-cour sombre, à la limite de l’indécence, de la politique ivoirienne depuis 1999. Particulièrement du pouvoir d’Etat. En l’occurrence celui de M. Laurent Gbagbo. Qui a été président de la République de Côte d’Ivoire, d’octobre 2000 à sa chute en avril 2011.

La haine de Ben Soumahoro pour Alassane Ouattara

Le journaliste Alafé Wakili fut une victime expiatoire de cette intrigue politique au grand dam de celui qu’il nomme, au fil de son livre, « papa ». Qui n’est autre que, nous nous en rendons compte, Ben Soumahoro. « Big Ben », comme l’appelaient ses intimes, est mort en exil au Ghana où il s’est réfugié après la chute de son ami Laurent Gbagbo en avril 2011. Ben Soumahoro vouait une haine indicible à son ancien compagnon de lutte et « frère », l’actuel président de la République de Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara. « Papa avait choisi son ami tout simplement, mais sérieusement et furieusement parce qu’il ne voulait pas entendre parler d’Alassane Ouattara comme président de la République de Côte d’Ivoire », écrit Alafé Wakili (P.186).

Très proche de son « papa » Ben Soumahoro mais soupçonné par l’entourage de Laurent Gbagbo (et peut-être par Gbagbo lui-même, Alafé ne le dit pas) d’être un pro-Ouattara indécrottable, Alafé Wakili né en Côte d’Ivoire, d’un père biologique ivoirien, s’est vu victime de l’ivoirité (ce concept d’exclusion et de xénophobie né sous Bédié et promu sous Gbagbo) parce qu’on l’accusait d’être nigérian et d’avoir fraudé la nationalité ivoirienne. Placé sous mandat de dépôt, le 29 août 2008, et emprisonné, il a été jugé par le Tribunal d’Abidjan-Plateau et condamné à huit (8) mois de prison ferme en novembre 2008 (voir la Grosse du jugement et la condamnation – Pages 1989 à 1999), le journaliste Alafé a été gracié par le président Laurent Gbagbo, sur insistance de son ami Ben Soumahoro, en décembre 2008 (voir le décret de grâce présidentielle. Page 200).

L’emprisonnement d’Alafé Wakili et les soupçons

Qui était derrière cette cabale contre Alafé Wakili ? Laurent Gbagbo, lui-même ? Le journaliste Alafé Wakili de garde de franchir la digue. Sans doute par la reconnaissance du ventre. Ne dit-il pas que « par le biais de papa, j’ai bénéficié quatre reprises des libéralités de Laurent Gbagbo : une fois pour des raisons familiales (décès de ma mère, et trois fois pour un soutien au journal ». (P. 65).

Mais Alafé Wakili soupçonnait, en creux, l’ancienne Première dame Simone Ehivet Gbagbo. D’autant que son journal L’Intelligent d’Abidjan avait révélé l’existence de la résidence de milliards de Fcfa que Mme Gbagbo (à l’époque) s’était fait construire dans son village. Simone Gbagbo avait reçu le journaliste Alafé pour en vain qu’il lui donne sa source. « Quand quelques semaines plus tard je serai mis aux arrêts, il sera difficile de convaincre Papa que Simone Gbagbo n’avait rien à voir avec mes déboires, malgré mes propres réserves sur la question » (Page 82).

Il soupçonnait également l’ancien ministre de la sécurité intérieure de l’époque, Désiré Tagro (mort en avril 2011) ainsi que feu le journaliste Tapé Koulou Laurent (qui était le patron d’Alafé au journal Le National), de même que certains journalistes au sein de l’Union nationale des journalistes de Côte d’Ivoire (UNJCI) qui redoutaient l’ambition d’Alafé Wakili de diriger l’Union. Ils voulaient tout simplement écarter un sérieux adversaire.

La gestion de Gbagbo et ses manquements

Sur la gestion du pouvoir par Laurent Gbagbo, le journaliste Alafé Wakili met en exergue de nombreux errements et manque de lucidité de la part de l’ancien chef d’Etat. « Si Laurent Gbagbo avait écouté Désiré Tagro et était allé à la commémoration du 14juillet, au lieu d’envoyer Amani N’Guessan ; s’il n’avait pas considéré que les autres présidents présents à Paris étaient des préfets ; s’il s’était souvenu de ses deux rencontres chaleureuses à New York et à Lisbonne avec Nicolas Sarkozy, l’ami d’Alassane Ouattara, si ce plan de Tagro avait maché, la crise post-électorale aurait peut-être changé de nature ? » (P.156). Cette analyse d’Alafé adossée à une révélation sur une probable fin de crise ratée par Gbagbo constitue un exemple patent.

Entre autres révélations faites par Alafé, le rejet de Ben Soumahoro pour l’Accord de Ouagadougou et la nomination de Guillaume Soro comme Premier ministre par Gbagbo. Mais aussi l’antipathie de Ben Soumahoro pour Charles Blé Goudé. « Papa n’a jamais apprécié ni accepté l’Accord de Ouagadougou ainsi que la promotion du Secrétaire général des Forces nouvelles. Papa a très mal supporté cette trouvaille de Laurent Gbagbo, même s’il avait été satisfait de l’échec prévisible de Charles Konan Banny », écrit Alafé. Et de préciser : « Il n’a jamais compris comment après être passé de l’amitié au rejet, de l’amour à la haine, Laurent Gbagbo pouvait à nouveau confier son sort et le destin de la Côte d’Ivoire à Blaise Comparé ». (P. 138). Laurent Gbagbo a reconnu, plus tard, face au journaliste Francis Kpatindé, ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire Jene Afrique, que « son sort a été scellé quand il a refusé d’aller à l’invitation du 14 juillet que lui avait adressée Nicolas Sarkozy » (P.157).

Prudence prônée dans la postface

Sur tout ce que le journaliste-écrivain Alafé Wakili a écrit, dans un style simple et alerte, dans son livre-témoignage, l’actuel ministre-gouverneur Ibrahim Cissé Bacongo s’est voulu circonspect dans sa postface. En mettant le lecteur faceà ses responsabilités d’appréciation. « Libre au lecteur de faire ses propres analyses et commentaires des faits, de prendre position sur tel ou tel fragment de temps, d’adopter la posture qui lui sied », dira-t-il.

Par Didier Depry
Livre « Notre Histoire avec Laurent Gbagbo : Regard sur quinze ans de crise en Côte d’Ivoire »
210 pages Editions L’Harmattan paru en 2013

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