Mes journées passées aux côtés du peintre révèlent un processus de création fait de gestes précis, de doutes et d’émerveillements silencieux.
L’atelier de Martial Moulo se situe dans une ferme avicole d’un campement à la lisière des villages Vitré 1 et Vitré 2 de Grand-Bassam. Dès que l’on pousse la porte d’entrée en bois de cet espace de travail, le spectacle est saisissant et l’odeur caractéristique de l’huile, de la térébenthine et du bois fraîchement taillé enveloppe le visiteur. Des toiles de toutes tailles s’appuient contre les murs, certaines achevées, d’autres encore vierges ou à moitié travaillées. La lumière entre par de grandes ouvertures sans vitres de part et d’autre, diffusant une clarté constante et douce, idéale pour le travail du peintre.
Martial Moulo m’accueille, la matinée du vendredi 15 mai, avec un sourire discret, les mains déjà prêtes à l’emploi. « Aujourd’hui, on ne parle pas beaucoup », me prévient-il d’emblée. Il préfère que je sois spectateur plutôt qu’intervieweur. Je m’installe donc dans un coin, carnet et stylo à la main, prêt à observer, me laissant gagner par le rythme du peintre. Mais je lui fais savoir qu’il aura à se soumettre à une interview dont j’avais au préalable préparé les questions depuis Abidjan. Et que je tenais à travers cet entretien qu’il se lâche, revienne sur ses débuts, parle de sa technique, de son processus de création, de ses couleurs de prédilection, des thématiques qu’il développe, de ses perspectives, mais surtout de la série qu’il est en train de réaliser pour sa future exposition.
Le peintre commence par observer longuement la toile tendue sur le châssis qu’il a préparé la veille. Il tourne autour, recule, penche la tête.
Je profite pour lâcher cette question : combien de temps prenez-vous généralement pour réaliser une toile ? « Disons 3 à 4 jours. Ça dépend de la dimension du tableau. Ça dépend aussi de l’inspiration. J’ai l’habitude de travailler sur une série. Donc je réalise 8 à 10 tableaux à la fois », me fait-il savoir. Et sans toutefois vouloir le perturber dans son élan, j’enchaîne : « Quelles sont les différentes étapes de votre processus de création ? ». Pensif, donnant l’impression de fouiller dans ses pensées pour donner l’information exacte, il dit : « Il y en a jusqu’à 6 : l’achat du bois de sapin (le bois avec lequel il réalise sa série), le traitement du bois qui consiste à le brûler avec un chalumeau ou le désinfecter avec un insecticide, l’assemblage des bois après séchage, le découpage des bois pour donner plusieurs formes, la pose de la toile et, enfin, la peinture. Aujourd’hui, nous sommes au stade du traitement ».
Martial Moulo, aidé de son chalumeau, se met à traiter avec minutie le bois de sapin. Tout un art. Je me laisse haper par sa dexterité. Il agit avec tact. Il est concentré. Je le laisse donc travailler. Après le traitement, il se consacre à l’assemblage des bois. Avant que nous ne passions à l’interview et que je prenne la route pour Abidjan l’après-midi.
Retour le mardi 20 mai pour voir où l’artiste en est avec la 9ème toile de sa série. Je constate que, derrière nous, il a évolué dans la réalisation de son tableau. Il a ainsi pu procéder au découpage des bois et la pose de la toile. Il l’a fait du vendredi 15 au dimanche 17 mai. Il est donc question que nous assistions au début de la phase de la peinture de toile. C’est qui se fera finalement le lendemain mercredi 21 mai. Il pleut. Entre-temps, curieux, je veux savoir pourquoi il a pris assez de temps pour finir sa toile. Il me répond : « Le facteur temps impacte beaucoup notre processus de création. Et nous sommes entrés dans la saison des pluies. Ce qui altère notre travail ».
Dans la matinée de ce mercredi-là, Martial Moulo, dans son accoutrement de travail maculé- un tricot blanc à rayures grises tacheté de peinture de plusieurs couleurs tout comme sa culotte beige-, s’attelle à la peinture de sa toile. Martial Moulo cherche le bon équilibre entre ses couleurs. Avec de l’acrylique dans un petit seau, il asperge sa toile pour la première couche. Du jaune orangé envahit la toile. Chaque geste est mesuré. Il applique la première couche en larges aplats, travaillant debout, le corps entier engagé dans ses mouvements avec le petit seau. La toile prend vie progressivement : les formes émergent, se chevauchent, se répondent. Avec de façon éparse des trous, 4 au total de diverses formes (rectangle et carré notamment) qu’il assimile à des portes.
À plusieurs reprises, il s’arrête, recule de plusieurs mètres et contemple le résultat. Parfois il fronce les sourcils, donnant l’impression de méditer et de chercher la meilleure orientation à donner à la suite de son labeur. « Habituellement, je pose la toile sur la table et je travaille. Mais, comme il n’y a pas de soleil, je la mets sur le chevalet. Il faut savoir que cette position donne aussi d’autres effets », nous apprend-il. Puis de relever : « Pour avoir un relief, les effets de la matière-une autre manière de l’enrichir-, je mets du sable mélangé avec de l’enduit (qui est de la colle à bois et peinture à eau) sur la toile ».
Le plasticien applique plusieurs jets de la peinture sur sa toile à fréquence mesurée.
Ce qui frappe le plus est la concentration presque physique de l’artiste. Le silence n’est interrompu que par les claquements sur la toile que produisent ses nombreux jets. « Même là, je cherche à créer des portes », nous indique-t-il.
Martial Moulo travaille par strates. Il nous apprend que chaque couche doit sécher suffisamment avant la suivante, ce qui lui permet de revenir sur des zones plus anciennes, de les retravailler, de les enrichir.
« J’ai besoin d’appliquer plusieurs couches de peinture selon l’inspiration et ce que j’attends au final », révèle-t-il.
Vers le milieu de la journée, il fait une courte pause pour préparer un café serré accompagné d’amuse-gueule. Assis sur son fauteuil préféré, il contemple la toile en cours sans parler. C’est le moment où il m’explique, presque à mi-voix, sa conception du processus : « La peinture, ce n’est pas seulement représenter ce que l’on voit. C’est laisser la matière et la mémoire du geste raconter quelque chose que les mots ne peuvent pas saisir ».
L’après-midi avance. Je dois rallier Abidjan et lui doit penser à faire sécher sa toile au soleil. Mais pas ce jour. La pluie s’étant invitée à la partie.
Martial Moulo pose ses outils et reste longuement devant son travail. La fatigue se lit sur son visage, mais aussi une forme de sérénité.
Ce que j’ai vu aujourd’hui n’est pas seulement la fabrication d’une peinture, mais un véritable dialogue intime entre un homme, sa mémoire, ses émotions et la matière.
Cette immersion dans l’atelier m’a rappelé que la création artistique est avant tout un métier d’humilité et de persévérance. Derrière le romantisme de l’inspiration se cache un travail rigoureux, presque artisanal, où chaque décision compte.
En repartant, je jette un dernier regard à la toile encore fraîche. Elle n’est pas terminée, mais elle vit déjà. Et c’est sans doute cela le plus beau spectacle auquel un observateur puisse assister.
Quelques jours après, soit 3 semaines de travail au total, l’artiste a achevé sa toile. Mais ce long temps mis est dû à la pluie. « L’œuvre peinte pendant votre visite à l’atelier a pris on dira 3 semaines à cause surtout du temps. Le temps n’était pas favorable. Il pleuvait. Et, dans ces circonstances, ça prend toujours un peu plus de temps. Aujourd’hui, elle est achevée. Je compte démarrer tranquillement la 10ème toile de ma série la semaine prochaine. Elle est plus grande. En fait, il y en a même deux », nous a-t-il confié le samedi 6 juin.
Marcellin Boguy


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