L’éducation artistique est-il un luxe culturel ou un pilier fondamental ? C’est autour de ce thème que plusieurs acteurs de l’art en Côte d’Ivoire ont récemment débattu au cours du 9ème Apéro Art de la galerie Houkami Guyzagn sise à Abidjan-Cocody.
Pour le plasticien Justin Oussou, l’éducation artistique est un pilier fondamental. « La culture, c’est ce qui nous reste quand on a tout perdu. C’est cet aspect que nous devons retenir. Mais, aujourd’hui, on a l’impression que la culture est devenue un luxe, vu que tout est monnayable ». Ajoutant que le coût des œuvres pour un artiste nouveau sur le marché est au bas mot de 350 à 500 mille Fcfa. « Or le salaire d’un cadre moyen est de 500 à 600 mille Fcfa. Avec un tel salaire, ce dernier peut-il se permettre de s’offrir une toile ? Non. Toute chose qui nous amène à voir la culture comme un luxe », a-t-il affirmé. Puis de rappeler qu’au temps du président Félix Houphouët-Boigny, les dirigeants ivoiriens étaient des personnes cultivées. Avant de reconnaître qu’au Sénégal, le président-écrivain Léopold Sédar Senghor a eu à impacter la culture en en faisant la promotion et la vulgarisation, et un pilier de sa gouvernance. « Au Burkina Faso, par exemple, la culture est au socle du développement. Normalement, la culture devrait être un socle, un pilier pour pouvoir évoluer. Mais, malheureusement, elle est vue aujourd’hui comme un luxe ici », a-t-il regretté.
A en croire le peintre-enseignant Serge Gossé, le mot éducation doit être vu à deux niveaux : académique et sociologique (culturel). « Ces deux notions relèvent de l’éducation, mais n’ont pas les mêmes opportunités. Il faut donc tenir compte de ces deux approches pour avoir une explication plus saine. Le dessin est universel. C’est plus une question à partir de laquelle nous pouvons avoir des approches », a-t-il précisé. De même il dira qu’il faut de la volonté à deux niveaux : les formateurs qui n’ont aucune passion à enseigner et les responsables d’institution qui peuvent jouer leur rôle d’éducateur, mais ne le font pas.
Le peintre Angelus Gamble, lui, retient que tout est dans l’éducation. « Tout part de l’école. Il y a un travail à faire à la base pour changer cette perception. Le côté financier a dilué l’essence de notre culture. Ce qui dénature notre cheminement. Il faut alors changer, rester droit dans ses bottes, ne pas se dénaturer pour plaire aux autres. Pour moi, l’éducation artistique est un pilier fondamental dans notre écosystème », est-il certain.
Ex-directeur de l’Ecole nationale des Beaux-Arts d’Abidjan, l’ingénieur culturel Bandaman Kouakou indique qu’éduquer à. l’art, c’est donner des connaissances aux gens pour les amener à vivre heureux. « Le but de l’art, c’est de faire du beau, d’en créer. L’art, c’est de la création. Un vrai intellectuel fréquente le milieu de l’art. Avec le temps, à l’époque, l’art va devenir un instrument au service des seigneurs dans l’ancienne Europe. L’art va servir de moyens pour éduquer les populations analphabètes. Avant, il fallait faire du beau d’un côté et de l’autre, passer à la jouissance intellectuelle », a-t-il insisté dans sa chronologie de l’évolution de l’art dans le monde.
Il s’est fait fort d’expliquer qu’à l’époque, c’étaient les peintres et les sculpteurs qui étaient les architectes. Par ailleurs, il fera savoir qu’un tableau qui remplit une fonction utilitaire ne relève pas de l’art. « La finalité d’une école des Beaux-Arts, c’est de former des gens qui peuvent nourrir le patrimoine national en objets d’art. L’éducation artistique, pour certains individus, n’a pas un aspect fondamental. A l’époque, c’était un luxe, parce que les enfants des pauvres n’avaient pas accès à l’éducation de l’art. L’éducation artistique est, à mon sens, un pilier fondamental dans le domaine de la culture », est-il convaincu. « Il faut des musées nationaux ou des centres d’art contemporain en Côte d’Ivoire. L’éducation artistique peut être considérée comme un luxe culturel ».
Il faut faire un distingo entre formation et éducation artistique
Quant à N’Dri Richard Kouamé, l’actuel directeur de l’Ecole nationale des Beaux-Arts d’Abidjan, il a tenu à ce que l’on fasse le distingo entre formation et éducation artistique, en revenant sur la nuance et leurs définitions respectives. « Au niveau de la formation, on recherche une certaine compétence. L’éducation englobe la formation et on apprécie les connaissances, l’apprentissage des connaissances. L’éducation artistique englobe la formation, mais la formation a un but que l’éducation n’a pas. Mais elle contribue à l’épanouissement de l’Homme. L’éducation artistique peut être considérée comme un luxe et aussi comme un pilier fondamental parce qu’il construit l’Homme comme un être humain. Il faut, au préalable, avoir une base », a-t-il suggéré.
Revenant sur l’histoire de la formation artistique à travers le monde depuis l’époque de la Renaissance, Dr. Célestin Yao Koffi, enseignant d’université et critique d’art, apprendra que c’est à partir de la Renaissance italienne que l’on a pu parler d’artiste.
Aussi le critique d’art, parlant des artistes ivoiriens qui comptent et qui sont des références en la matière au niveau des arts plastiques pour susciter des vocations et servir de repères et modèles auprès des jeunes générations, estime-t-il qu' »il y a beaucoup d’élèves appelés, mais très peu d’élus en Côte d’Ivoire. Il a cité notamment Pascal Konan, Ouattara Watt, Abou Dia, Yéanzi, feu Bruly Bouabré qui font autorité en la matière. « L’Ecole des Beaux-Arts a pour vocation de former des piliers. Dans le monde, il existe des pays où l’on a fait de l’art un pilier fondamental de leur économie. Ici, en Côte d’Ivoire, nous n’avons pas de musée d’art contemporain, de centres d’art contemporain, ni d’académie des Beaux-Arts, ce qui est un pilier manquant. Quand nous aurons un musée d’art contemporain très riche, les choses vont bouger et les publics vont s’intéresser en peu plus à l’art. Les publics fréquenteront les galeries notamment. Il faut une éducation culturelle.
Toutefois, il ne faut pas tout attendre de l’Etat. Il faut aussi compter sur l’apport du privé. Le privé doit suivre. Il y a des hommes très riches en Côte d’Ivoire qui peuvent impacter les choses et faire évoluer le développement culturel », a-t-il apprécié. Et d’admettre : « Il faut éduquer nos populations. Tout en mettant en avant que les académies forment aux techniques de l’after. Aussi n’existe-t-il pas de collection publique en Côte d’Ivoire. Pour moi, en somme, l’éducation artistique est un pilier fondamental ».
Sentencieux, il lâchera : « A l’état actuel des choses, l’art ne peut pas prétendre être un pilier de notre développement à cause des pesanteurs connues ». Invitée spéciale de cette causerie-débat, l’ambassadrice Odette Yao Yao Akissi, parlant du peu d’intérêt du public face aux activités de l’écosystème de la culture, est peinée de voir que cela est relatif au manque de volonté politique. Tout en se posant ces questions : qu’est-ce que nous faisons face à l’option du pouvoir ? Que faut-il faire à côté du gouvernement ? « Nous pouvons bousculer tout ça. En Côte d’Ivoire, rien n’est fait, par exemple, pour que nous allions au musée. Il faut que l’Etat comprenne qu’il est important d’enrichir le patrimoine culturel du pays en impactant l’éducation artistique ».
Cet apéro d’art a mis à nu les insuffisances constatées dans l’évolution de l’écosystème de la culture en Côte d’Ivoire : absence d’institution de diffusion d’art, industrie culturelle en souffrance, insuffisance d’infrastructures pour former.
Marcelin Boguy .
Légende photo : L’ambassadrice Odette Yao Yao Akissi était l’invitée spéciale du 9éme Opér Art de la galerie Houkami Guyzagn.


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