A la lisière des villages historiques et dynamiques situés dans la commune de Grand-Bassam : Vitré 1 et Vitré 2, qui bénéficient d’un cadre naturel agréable et enchanteur, mêlant plans d’eau et paysages côtiers, se trouvent de paisibles campements. Dans l’un d’eux, au sein d’une ferme avicole familiale baptisée « Ferme Oluom » (inversion de Moulo), l’artiste-peintre Martial Désiré Moulo a installé en 2004 son atelier.
Cet atelier d’artiste spacieux et brut, dédié à la peinture, est situé dans un bâtiment aux murs en parpaings apparents, avec des tôles soutenues par une charpente en bois. L’espace est très ouvert sur l’extérieur grâce à de grandes ouvertures sans vitres, laissant entrer une lumière naturelle abondante et offrant une vue sur de la verdure. Au premier plan, une grande table recouverte de papier brun sert de poste de travail principal. Elle est maculée de multiples couches de peinture colorée. On y trouve plusieurs pots de peinture, un vaporisateur à pression et des pinceaux qui trempent dans des seaux. Sur la droite, un grand établi supporte des toiles ou de grands formats de papier empilés.
L’atelier mélange des éléments utilitaires et de confort, avec un fauteuil en osier, une chaise classique en bois et un petit bureau avec tiroirs.Quelques œuvres ou essais sont visibles sur les murs, notamment une pièce verticale orange et un cadre vide. Des tissus blancs sont suspendus près des ouvertures, pour notamment filtrer la lumière ou servir de supports.Bien que l’aspect général soit celui d’un espace de travail actif (avec des chutes de bois et des seaux au sol), l’ensemble est relativement dégagé, permettant une circulation fluide autour des projets en cours. C’est dans ce sanctuaire que Martial Moulo réalise ses séries. Après un semblant de pause dans sa carrière, il revient sur le devant de la scène avec sa nouvelle série de 12 tableaux baptisée à dessein : « La porte ». A travers ses toiles, il se projette et parle d’espérance, d’espoir et de résilience. Revevant sur sa situation actuelle.Peintre des couleurs, Martial Moulo est un artiste ivoirien contemporain dont le travail se caractérise par une identité culturelle, une expressivité vibrante et un engagement social profond.
Univers artistique et style
Son œuvre s’inscrit dans la lignée du Vohou-Vohou, mouvement ivoirien auquel il a été formé auprès de Théodore Koudougnon, avant de se former à la technique de l’acrylique auprès de Marcel N’Guessan Essoh. Toutefois c’est en 1994 qu’il a débuté sa formation en arts plastiques sous la direction de Monique Rocher à l’atelier M des arts.
Cet autodidacte formé en atelier de 1994 à 1997 développe un langage pictural très personnel où la matière et la couleur occupent une place centrale.Il utilise fréquemment des supports et matériaux bruts liés à son environnement : toile de jute, tapa (écorce battue) et sable. Ces éléments ne sont pas de simples textures; ils deviennent des symboles de son identité et de son ancrage dans la terre ivoirienne. Sa palette joue sur de forts contrastes : gammes sombres et profondes d’où jaillissent des valeurs lumineuses, notamment des orangés et des jaunes intenses, comme une lumière qui émerge des ténèbres.
Ses compositions sont peuplées de figures stylisées, souvent groupées, aux visages expressifs et masqués, aux regards intenses et aux chevelures radiantes (sorte de couronnes ou de soleils). Ces personnages, à la fois archaïques et contemporains, évoquent la communauté, l’humanité collective, la joie, la souffrance et la résilience. Son travail mêle spontanéité gestuelle, superposition de matières et une véritable poésie chromatique et structurelle.
Philosophie et démarche
Semi-abstrait, semi-figuratif, Martial Moulo (52 ans), chrétien catholique pratiquant, porte une philosophie du doute constant (« Je doute donc je suis »), qui nourrit sa recherche permanente d’équilibre entre poésie, structure et composition. Au-delà de l’esthétique, son art est engagé : il s’inscrit dans une démarche de réinsertion des jeunes de la rue et de sensibilisation aux maux de la société ivoirienne (insalubrité, précarité, santé mentale, etc.). L’art devient pour lui un outil de transformation sociale et de réhumanisation.
Parcours et reconnaissance
Son parcours est marqué par une présence régulière sur la scène artistique depuis les années 1990 : lauréat à plusieurs reprises de concours nationaux (Tremplin, Ybahia…), il a à son actif de nombreuses expositions en Côte d’Ivoire (Arkadi, Galerie Houkami Guyzagn, Rotonde des arts contemporains, Hôtel Ivoire, etc.) et en France (Poitiers, Paris, Vignolle…). Il a, par ailleurs, participé à des événements internationaux, dont une exposition récente en 2024 à La Haye (Pays-Bas) à l’Alliance française.
Son travail a également été sollicité pour des partenariats publicitaires (Peugeot, Coca-Cola, Nestlé, etc.) et des projets caritatifs, témoignant de sa capacité à circuler entre art engagé, institutionnel et grand public.
Au total, Martial Moulo, en activité depuis 1997 et faisant partie de l’initiative « Les Maîtres de demain » de la galerie Houkami Guyzagn en 2006, est un artiste terrien et lumineux qui transforme les matériaux pauvres en noblesse picturale et les visages anonymes en icônes d’humanité. Son œuvre, à la fois festive et grave, puise dans les racines ivoiriennes tout en parlant d’une condition humaine universelle. Il incarne cette figure d’artiste complet : technicien de la couleur et de la matière, poète visuel, et acteur social.
C’est un peintre de la résilience lumineuse — celle qui fait jaillir l’orangé des ténèbres et la dignité des marges de la société.
Par Marcellin Boguy
Légende photo : Martial Moulo est un peintre de la résilience lumineuse.
Plongée dans l’atelier : suivre la naissance d’une toile avec Martial Moulo
Mes journées passées aux côtés du peintre révèlent un processus de création fait de gestes précis, de doutes et d’émerveillements silencieux.L’atelier de Martial Moulo se situe dans une ferme avicole d’un campement à la lisière des villages Vitré 1 et Vitré 2 de Grand-Bassam. Dès que l’on pousse la porte d’entrée en bois de cet espace de travail, le spectacle est saisissant et l’odeur caractéristique de l’huile, de la térébenthine et du bois fraîchement taillé enveloppe le visiteur. Des toiles de toutes tailles s’appuient contre les murs, certaines achevées, d’autres encore vierges ou à moitié travaillées. La lumière entre par de grandes ouvertures sans vitres de part et d’autre, diffusant une clarté constante et douce, idéale pour le travail du peintre.
Martial Moulo m’accueille, la matinée du vendredi 15 mai, avec un sourire discret, les mains déjà prêtes à l’emploi. « Aujourd’hui, on ne parle pas beaucoup », me prévient-il d’emblée. Il préfère que je sois spectateur plutôt qu’intervieweur. Je m’installe donc dans un coin, carnet et stylo à la main, prêt à observer, me laissant gagner par le rythme du peintre. Mais je lui fais savoir qu’il aura à se soumettre à une interview dont j’avais au préalable préparé les questions depuis Abidjan. Et que je tenais à travers cet entretien qu’il se lâche, revienne sur ses débuts, parle de sa technique, de son processus de création, de ses couleurs de prédilection, des thématiques qu’il développe, de ses perspectives, mais surtout de la série qu’il est en train de réaliser pour sa future exposition.
Le peintre commence par observer longuement la toile tendue sur le châssis qu’il a préparé la veille. Il tourne autour, recule, penche la tête. Je profite pour lâcher cette question : combien de temps prenez-vous généralement pour réaliser une toile ? « Disons 3 à 4 jours. Ça dépend de la dimension du tableau. Ça dépend aussi de l’inspiration. J’ai l’habitude de travailler sur une série. Donc je réalise 8 à 10 tableaux à la fois », me fait-il savoir. Et sans toutefois vouloir le perturber dans son élan, j’enchaîne : « Quelles sont les différentes étapes de votre processus de création ? ». Pensif, donnant l’impression de fouiller dans ses pensées pour donner l’information exacte, il dit : « Il y en a jusqu’à 6 : l’achat du bois de sapin (le bois avec lequel il réalise sa série), le traitement du bois qui consiste à le brûler avec un chalumeau ou le désinfecter avec un insecticide, l’assemblage des bois après séchage, le découpage des bois pour donner plusieurs formes, la pose de la toile et, enfin, la peinture. Aujourd’hui, nous sommes au stade du traitement ».
Martial Moulo, aidé de son chalumeau, se met à traiter avec minutie le bois de sapin. Tout un art. Je me laisse haper par sa dexterité. Il agit avec tact. Il est concentré. Je le laisse donc travailler. Après le traitement, il se consacre à l’assemblage des bois. Avant que nous ne passions à l’interview et que je prenne la route pour Abidjan l’après-midi.
Retour le mardi 20 mai pour voir où l’artiste en est avec la 9ème toile de sa série. Je constate que, derrière nous, il a évolué dans la réalisation de son tableau. Il a ainsi pu procéder au découpage des bois et la pose de la toile. Il l’a fait du vendredi 15 au dimanche 17 mai. Il est donc question que nous assistions au début de la phase de la peinture de toile. C’est qui se fera finalement le lendemain mercredi 21 mai. Il pleut. Entre-temps, curieux, je veux savoir pourquoi il a pris assez de temps pour finir sa toile. Il me répond : « Le facteur temps impacte beaucoup notre processus de création. Et nous sommes entrés dans la saison des pluies. Ce qui altère notre travail ».
Dans la matinée de ce mercredi-là, Martial Moulo, dans son accoutrement de travail maculé- un tricot blanc à rayures grises tacheté de peinture de plusieurs couleurs tout comme sa culotte beige-, s’attelle à la peinture de sa toile. Martial Moulo cherche le bon équilibre entre ses couleurs. Avec de l’acrylique dans un petit seau, il asperge sa toile pour la première couche. Du jaune orangé envahit la toile. Chaque geste est mesuré. Il applique la première couche en larges aplats, travaillant debout, le corps entier engagé dans ses mouvements avec le petit seau. La toile prend vie progressivement : les formes émergent, se chevauchent, se répondent. Avec de façon éparse des trous, 4 au total de diverses formes (rectangle et carré notamment) qu’il assimile à des portes.
À plusieurs reprises, il s’arrête, recule de plusieurs mètres et contemple le résultat. Parfois il fronce les sourcils, donnant l’impression de méditer et de chercher la meilleure orientation à donner à la suite de son labeur. « Habituellement, je pose la toile sur la table et je travaille. Mais, comme il n’y a pas de soleil, je la mets sur le chevalet. Il faut savoir que cette position donne aussi d’autres effets », nous apprend-il. Puis de relever : « Pour avoir un relief, les effets de la matière-une autre manière de l’enrichir-, je mets du sable mélangé avec de l’enduit (qui est de la colle à bois et peinture à eau) sur la toile ».
Le plasticien applique plusieurs jets de la peinture sur sa toile à fréquence mesurée. Ce qui frappe le plus est la concentration presque physique de l’artiste. Le silence n’est interrompu que par les claquements sur la toile que produisent ses nombreux jets. « Même là, je cherche à créer des portes », nous indique-t-il.
Martial Moulo travaille par strates. Il nous apprend que chaque couche doit sécher suffisamment avant la suivante, ce qui lui permet de revenir sur des zones plus anciennes, de les retravailler, de les enrichir.
« J’ai besoin d’appliquer plusieurs couches de peinture selon l’inspiration et ce que j’attends au final », révèle-t-il.Vers le milieu de la journée, il fait une courte pause pour préparer un café serré accompagné d’amuse-gueule. Assis sur son fauteuil préféré, il contemple la toile en cours sans parler. C’est le moment où il m’explique, presque à mi-voix, sa conception du processus : « La peinture, ce n’est pas seulement représenter ce que l’on voit. C’est laisser la matière et la mémoire du geste raconter quelque chose que les mots ne peuvent pas saisir ».
L’après-midi avance. Je dois rallier Abidjan et lui doit penser à faire sécher sa toile au soleil. Mais pas ce jour. La pluie s’étant invitée à la partie.Martial Moulo pose ses outils et reste longuement devant son travail. La fatigue se lit sur son visage, mais aussi une forme de sérénité.Ce que j’ai vu aujourd’hui n’est pas seulement la fabrication d’une peinture, mais un véritable dialogue intime entre un homme, sa mémoire, ses émotions et la matière. Cette immersion dans l’atelier m’a rappelé que la création artistique est avant tout un métier d’humilité et de persévérance. Derrière le romantisme de l’inspiration se cache un travail rigoureux, presque artisanal, où chaque décision compte.
En repartant, je jette un dernier regard à la toile encore fraîche. Elle n’est pas terminée, mais elle vit déjà. Et c’est sans doute cela le plus beau spectacle auquel un observateur puisse assister. Quelques jours après, soit 3 semaines de travail au total, l’artiste a achevé sa toile. Mais ce long temps mis est dû à la pluie. « L’œuvre peinte pendant votre visite à l’atelier a pris on dira 3 semaines à cause surtout du temps. Le temps n’était pas favorable. Il pleuvait. Et, dans ces circonstances, ça prend toujours un peu plus de temps. Aujourd’hui, elle est achevée. Je compte démarrer tranquillement la 10ème toile de ma série la semaine prochaine. Elle est plus grande. En fait, il y en a même deux », nous a-t-il confié le samedi 6 juin.
Marcellin Boguy


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