Apéro art à Houkami Guyzagn – 3 maîtres du Vohou Vohou racontent l’histoire de leur mouvement

Exposant en ce moment à la galerie Houkami Guyzagn sise à Abidjan-Cocody autour de « L’histoire continue » – thème de leur exposition qu’ils partagent avec les jeunes loups Isidore Koffi, Gnohité et Alia 1er, dans le cadre d’Abidjan Art Week 2025-, les maîtres du Vohou Vohou Mathilde Moreau, Youssouf Bath et Théodore Koudougnon ont raconté l’histoire de ce mouvement artistique au cours d’un apéro art. C’était le samedi 26 avril dernier à Houkami Guyzagn. Devant un beau parterre d’invités composé d’artistes, de mécènes, d’étudiants et journalistes. Le critique d’art Mimi Errol, en sa qualité de modérateur, a, d’entrée, planté le décor. Revenant de façon succincte sur l’histoire du Vohou Vohou né en 1970, le contexte artistique de l’époque, les acteurs, l’impact du courant sur les arts plastiques…

Les courants artistiques se créent par la volonté des artistes 

Pour Théodore Koudougnon, les courants artistiques se créent par la volonté des artistes grâce à qui, parce qu’ils travaillent, peignent, naissent les mouvements et autres courants artistiques.  Le plasticien retiendra que le Vohou Vohou est né à l’Ecole des Beaux-Arts d’Abidjan où il est arrivé un moment où il y avait des difficultés pour acheter le matériel de travail des étudiants. « Les élèves se sont donc organisés pour acquérir leur matériel de travail. Pour ce faire, ils se sont tournés vers tout ce qui leur tombait entre les mains : gravier, peaux d’animaux, fils de fer », s’est souvenu Théodore Koudougnon. Qui a appris qu’il a fréquenté le même atelier avec Youssouf Bath et avait le même professeur : Serge Renaud. « Pour beaucoup, le Vohou Vohou était un mélange de n’importe quoi pas conforme aux matériaux classiques. En architecture, beaucoup d’élèves utilisaient les matériaux traditionnels. Mais moi, j’étais attiré par les matériaux que je trouvais en bordure de mer. J’habitais Vridi. Youssouf Bath, lui, a fait de même avec les peaux. En art, lorsqu’on invente, on arrive à créer », a indiqué Théodore Koudougnon. Et d’ajouter : « Avec notre méthode de travail, nous sommes arrivés à changer la peinture. Mais le Vohou Vohou, à ses débuts, était moqué à cause de notre démarche atypique et inédite ».

Au départ, dira Youssouf Bath, « l’Etat nous donnait du matériel pour travailler. Après, ce n’était plus le cas. Étant des étudiants dont les parents étaient pauvres, il nous a fallu nous réinventer grâce aux conseils d’un de nos professeurs. Ce dernier nous a recommandé d’aller dans la nature récupérer tout ce que nous y trouvions. Nous avons pu travailler, développer les matériaux trouvés dans la nature. Puis, nous sommes allés en France en 1976. Avec notre professeur, Yankel, nous avons transposé la technique du Vohou Vohou dans notre atelier. C’est Yankel qui nous a conseillé une fois de retour à Abidjan de nous mettre ensemble, en groupe pour valoriser notre travail. En 1988, nous avons fait une exposition au Centre culturel français (Ccf). L’ancien directeur de cet institut, Georges Courrèges, a ainsi rendu notre travail visible en nous disant, par ailleurs, que ce nous faisons, c’est de l’art. C’est donc comme cela que nous avons travaillé notre art qui nous différencie du travail classique appris et enseigné aux Beaux-Arts. Nous avons beaucoup travaillé et, aujourd’hui, le Vohou Vohou est un courant qui compte ».

Directrice de l’Ecole des Beaux-Arts d’Abidjan pendant plus de 15 ans, la plasticienne Mathilde Moreau est revenue sur son expérience. Elle a apporté la continuité dans le Vohou Vohou et avance : « Nous sommes venus longtemps après ces deux aînés. Nous avons aussi eu comme professeur de peinture Serge Renaud. Nous nous sommes aussi inspirés du matériel de notre environnement. A l’époque, on partait poursuivre nos études en France. Mais moi, je n’y suis pas allée. J’ai fait ma première exposition à Abidjan en 1987. C’était difficile, mais je n’ai pas abandonné. J’ai été résiliente. Pour me faire connaître, j’ai osé en collant l’Hôtel Ivoire. J’avais comme parrain Henri Konan Bédié qui a été là pour moi et m’a recommandé de me battre. C’est ainsi que j’ai exposé au salon Chandelier Lagune dont la location revenait à 120 mille Fcfa par jour. Il y a eu du monde à cette exposition. Mon objectif était surtout de me faire connaître, pas de vendre. Mais, à la fin, j’ai pu vendre. J’y ai cru et parce que je suis venue au Vohou avec le même professeur qui nous a formés. Je n’ai pas baissé les bras. J’ai enrichi ma démarche artistique en allant me perfectionner, par la suite, en Chine ».

Youssouf Bath se rappelle qu’après leur exposition en 1988, des Américains sont venus à Abidjan pour coopter des artistes ivoiriens afin qu’ils exposent à New York. Les Américains sont d’abord passés par le CCF où ils sont tombés en admiration sur les toiles des maîtres vohou. « La commission qui a siégé m’a sélectionné. Tout le monde faisait du collage. Quand moi, j’ai décidé de faire la différence en privilégiant les couleurs. Je n’ai jamais fait la peinture à huile. Avec des matières, j’ai pu extraire des couleurs, sauf le rouge. Comme je l’ai révélé, il n’y avait pas de peinture à huile dans mon travail. J’utilisais de l’écorce de bois qui servait de natte, pagne et linceul en Afrique. Je travaille cette écorce de bois que nous avons en fin de compte baptisée Tapa jusqu’à ce jour, et ce, depuis les années 1970. La base de mes tableaux, c’est la couleur noire en référence à nos traditions africaines. En Afrique, les grandes décisions engageant la société sont prises la nuit. Nuit est égale à noir », a affirmé Youssouf Bath. Qui est revenu sur ses pérégrinations dans le cadre de ses recherches pour affiner sa démarche artistique. Notamment à Tabou, Sikensi, Korhogo et au Liberia.

« Le Vohou Vohou est un trait d’union entre les artistes ivoiriens »

« J’ai réalisé un film qui retrace mes recherches. Sachez aussi qu’avant de travailler, j’entre en transe et c’est quand je reviens à moi que je sors les formes, agence les couleurs et sors l’esquisse de mes toiles », a-t-il relevé. Il a aussi regretté de n’avoir pu faire l’exposition pour laquelle N’Guessan Kra l’avait contacté en 2000. « Toutefois, on se retrouve de temps en temps. Et nous avons fait l’actuelle exposition pour relancer le Vohou Vohou. Ce qui nous rassemble, c’est l’utilisation des matériaux récupérés dans la nature et la recherche des couleurs ».

Mathilde Moreau s’est également souvenue d’une exposition très importante chez Marie-Josée Hourantier après celle du CCF initiée par Georges Courrèges. Et elle n’a pas manqué de se réjouir du fait que tous les étudiants qui passent par l’école des Beaux-Arts d’Abidjan suivent leurs traces. « Le Vohou Vohou est un peu le soubassement de l’art ivoirien. Koudougnon utilise le papier mâché, Youssouf Bath le Tapa et moi aussi. Les jeunes générations ont affiné leur démarche artistique. Le Vohou Vohou est un trait d’union entre les artistes ivoiriens ».

La Nuit des galeries a connu un circuit de 14 galeries

Abidjan Art Week 2025 a rassemblé 14 galeries. Avec pour moment fort la Nuit des galeries qui a été réalisée en deux étapes. Circuit qui a permis au public de découvrir les expositions desdites galeries conçues pour la circonstance. Dans Cocody, le samedi 26 avril 2025, de 15h à 23h, l’on a eu affaire à cet itinéraire : Fondation Donwahi, Galerie Cécile Fakhoury, Galerie Studer, Louisimone Guirandou Gallery, Galerie Labaraque, BJKD Fondation, Galerie Houkami Guyzagn.

Et le deuxième jour : cap a été sur Zone 4 – Abobo. Ainsi, le dimanche 27 avril 2025, à partir de 15h, l’itinéraire était Galerie Amani, Eureka Galerie,  Walls House of Art, Galerie Samkonian, MuCAT. Dans le cadre de la deuxième édition d’Abidjan Arts Week, placée sous le haut patronage de Madame Françoise Remarck, ministre de la Culture et de la Francophonie, mais en mission à l’étranger, Pr. Assane Thiam, son directeur de cabinet l’a représentée le samedi 26 avril 2025, lors de la première étape de la « Nuit des Galeries », marquée par une visite itinérante des expositions de 15h à 23h. Ce dernier a traduit ses félicitations aux organisateurs et son total engagement pour la pérennité de cet événement d’envergure.

Au cours de cette journée, sept galeries et fondations ont été visitées à savoir la Fondation Donwahi, la Galerie Cécile FAKOURY, la Galerie Studer, la Galerie Louisimone Guirandou, la Galerie Labarque, la Fondation BKD, ainsi que la Galerie Houkami Guyzane. À travers cette belle initiative de Abidjan Art Week, les galeries, fondations, centres d’art et musées s’associent pour faire d’Abidjan le lieu de référence de rencontre des passionnés d’art. Au total, ce sont quatorze galeries d’art qui ouvrent leurs portes au public, avec des conférences et expositions. Cette initiative permettra également de mettre en lumière la vitalité et la diversité de la création artistique contemporaine ivoirienne, tout en illustrant l’engagement constant du Ministère pour la promotion de l’art et de la culture.

Marcellin Boguy 

Légende photo : Les précurseurs  du mouvement Vohou vohou : Théodore Koudougnon, Mathilde Moreau  et Youssouf Bath

 

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