Dossier / Diplomatie climatique en Afrique de l’Ouest – La CEDEAO entre ambitions et défis

A Guiguia, dans la sous-préfecture de Gnagbodougnoa, département de Gagnoa, région du Goh située dans le Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire, Digbo Zakpa, agriculteur, regarde, depuis trois décennies, ses terres se dessécher. «Avant, la pluie était généreuse. Maintenant, le soleil dévaste tout notre environnement », soutient-il, le désespoir dans la voix. Comme lui, des millions d’Ouest-Africains subissent les effets du dérèglement climatique. Face à cette urgence, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) tente d’incarner une voix unie. Entre projets phares comme la Grande muraille verte, la gestion fragile des ressources transfrontalières et les négociations climatiques internationales, son rôle est pourtant mis à l’épreuve. Notre dossier. 

Lancée en 2007, la Grande muraille verte (GMV) ambitionne de restaurer 100 millions d’hectares de terres arides d’ici 2030, traversant 11 pays du Sénégal à Djibouti. Soutenue par l’Union africaine (UA) et la CEDEAO, elle symbolise l’espoir d’une Afrique résiliente. Pourtant, en 2023, seuls 18 % des objectifs ont été atteints, selon un rapport de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification.  « Les financements sont dispersés et les États priorisent souvent des projets visibles plutôt que des solutions durables », explique Dr. Mariam Diallo, écologiste malienne.

La Grande muraille verte : Un symbole en quête de réalisation 

Au Niger, des communautés ont replanté 200 000 hectares de gommiers, améliorant les revenus locaux. Mais au Mali, l’insécurité a stoppé les travaux. La CEDEAO, coordinatrice théorique, peine à harmoniser les efforts : seuls 4 de ses 15 membres ont alloué plus de 1 % de leur budget national à la GMV.  L’initiative souffre aussi d’un déficit de gouvernance. « Les fonds internationaux transitent par des ONG ou des partenaires extérieurs, marginalisant les structures locales », déplore sous le couvert de l’anonymat un responsable de l’Agence panafricaine de la GMV.

Le bassin du Niger : Une gestion transfrontalière sous tension 

 Avec 4 200 kilomètres de cours d’eau, le fleuve Niger est vital pour 130 millions de personnes. Mais le réchauffement climatique a réduit son débit de 30 % depuis les années 1980, selon l’Autorité du Bassin du Niger (ABN), créée en 1980. La CEDEAO, qui collabore avec l’ABN, promeut des accords de partage. Pourtant, les tensions persistent.

En 2022, le projet de barrage de Kandadji au Niger, destiné à irriguer 45 000 hectares, a inquiété le Nigeria, situé en aval. « Chaque pays défend ses intérêts immédiats, malgré les cadres de dialogue », note un diplomate béninois, résidant à Abidjan, en Côte d’Ivoire. La CEDEAO tente de médier via des réunions techniques, mais son pouvoir contraignant est limité.

Certaines collaborations portent leurs fruits. Le Programme de développement durable du Bassin (PDD), financé à hauteur de 6 milliards d’euros par l’UE, a permis de construire 15 stations hydrométriques. « Cela améliore la prévision des crues, cruciale avec les pluies erratiques », salue Moussa Diop, ingénieur en hydrologie, joint au Sénégal via les réseaux sociaux.

Les COP : Une influence régionale en demi-teinte

 Lors des Conférences des parties (COP), la CEDEAO défend une position commune axée sur trois priorités : financement de l’adaptation (100 milliards de dollars par an promis en 2009 par le Nord), transfert de technologies vertes, et reconnaissance des « pertes et préjudices ». En 2022, à la COP27, son plaidoyer a contribué à la création d’un fonds dédié aux pays vulnérables. Une victoire symbolique, mais les détails restent flous.

« L’unité de la CEDEAO donne une résonance à nos demandes, mais nous manquons de leviers face aux géants pollueurs », reconnaît Sékou Sangaré, commissaire de la CEDEAO à l’agriculture. En effet, les États membres pèsent moins de 2 % des émissions mondiales de CO₂, mais subissent 80 % des impacts climatiques en Afrique subsaharienne.  Les divisions internes n’aident pas. Lors de la COP26, le Nigeria a défendu le gaz naturel comme « énergie de transition », suscitant des critiques du Cap-Vert, promoteur de l’énergie solaire. La CEDEAO évite soigneusement ces sujets clivants, préfère des déclarations consensuelles.

Vers une diplomatie climatique plus audacieuse ? 

 La CEDEAO incarne une voix nécessaire, mais encore trop timide. Si ses initiatives illustrent une prise de conscience régionale, les obstacles persistent : financements erratiques, priorités nationales divergentes et dépendance aux bailleurs extérieurs. Pour renforcer son leadership, l’organisation pourrait mutualiser les expertises, comme la gestion des données climatiques, ou créer une taxe carbone régionale sur les industries extractives.

 Robert Krassault

ciurbaine@yahoo.fr

Légende photo : L’ancienne carte de la CEDEAO avec les pays de l’AES qui ne font plus partie théoriquement de la Communauté maintenant.  

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