Dossier / Diplomatie coutumière africaine – Comment transformer les gardiens de la tradition en piliers du développement et de la cohésion sociale

Entre tradition et modernité, la Côte d’Ivoire redécouvre la puissance de sa chefferie traditionnelle. De l’instrumentalisation coloniale à la formation universitaire spécialisée, voilà comment plonger dans la transformation des autorités coutumières, désormais acteurs incontournables du développement local et de la cohésion sociale face aux défis contemporains.

Durant la période coloniale (1887-1960), l’administration française a transformé radicalement le rôle des chefs traditionnels, les réduisant à de simples intermédiaires administratifs. Comme le souligne l’historien Jean-Pierre Dozon dans son ouvrage « La société Baoulé » (1985), sur 200 véritables chefs en pays baoulé, 120 furent exilés au Gabon pour avoir résisté à cette instrumentalisation.

L’exemple de Gbon Coulibaly, grand chef sénoufo de Korhogo, illustre également cette relation complexe. Selon les archives coloniales citées par Christian Bouquet dans « Géopolitique de la Côte d’Ivoire » (2005), Gbon devint un auxiliaire précieux pour l’administration, collectant jusqu’à 80% des impôts de sa région, mais en échange d’une reconnaissance qui lui permit de consolider son pouvoir local. Sa rétribution, fixée à 10% des sommes collectées, lui conférait une aisance matérielle considérable.

La chefferie traditionnelle et le colon

À Dabakala, le chef Mangbé Seydou, d’après les témoignages recueillis par l’anthropologue Fabio Viti dans « Pouvoir et territoire en pays baoulé » (2012), devait non seulement collecter l’impôt mais aussi fournir des travailleurs pour les chantiers coloniaux et régler les conflits locaux, en échange d’une modeste commission qui, bien que faible, lui permettait de maintenir son train de vie et ses obligations coutumières.

Après l’indépendance en 1960, le président Félix Houphouët-Boigny, tout en reconnaissant symboliquement les chefs traditionnels, supprima progressivement leur rétribution officielle. En 1963, le décret n° 63-31 du 10 janvier transforma les chefs en « auxiliaires bénévoles de l’administration« , supprimant toute rémunération directe. Comme le rapporte le sociologue Kouassi Yao dans « Pouvoir traditionnel et modernité politique en Côte d’Ivoire » (Revue africaine de sociologie, 2018), « on leur a retiré les moyens sans leur retirer les responsabilités ».

Les chefferies traditionnelles et l’avènement des chefs lettrés

 Le phénomène des « chefs lettrés » s’est accentué depuis les années 1990. À Sakassou, bastion de la royauté baoulé, le cas de Nanan Kouamé N’Guessan, ancien cadre bancaire devenu chef en 2005, illustre cette évolution. Selon une enquête publiée dans « Chefferie traditionnelle et démocratie en Côte d’Ivoire » (Karthala, 2019) par Francis Akindès, ce chef avouait lui-même : « Quand j’ai pris mes fonctions, je confondais palabre traditionnelle et débat démocratique. J’ai provoqué une crise majeure en voulant soumettre au vote une décision qui relevait des ancêtres. »

Dans la région du Guémon, l’anthropologue Mathieu Akalé décrit dans son article « Hiérarchie traditionnelle et bureaucratie moderne » (Politique africaine, Mars 2022) le cas emblématique du village de Guiglo: « En 2018, un ancien haut fonctionnaire revenu au village a exigé de siéger parmi les notables avec son diplôme comme seule légitimité. Sa méconnaissance des codes a provoqué un conflit qui a bloqué toute la vie sociale pendant six mois. »

Les conséquences financières sont également dramatiques. À Korhogo, selon une étude du Ministère de l’Administration territoriale (2023), 78% des chefs traditionnels font face à des difficultés économiques majeures. Le cas de Nanan Kouadio à Bouaflé, rapporté par Le Nouveau Réveil (édition du 14 janvier 2024), est parlant: « Ancien instituteur à la retraite avec une pension de 65.000 FCFA par mois, il doit recevoir quotidiennement des visiteurs, régler des conflits, participer aux cérémonies et maintenir sa cour royale. Il s’est endetté auprès de tous les commerçants du village. »

Cette situation est aggravée par ce que le sociologue Konan Kouamé appelle « l’incompétence rituelle » dans son ouvrage « Mutations de la chefferie en Côte d’Ivoire » (L’Harmattan, 2021). À Agboville, il documente le cas d’un chef qui, méconnaissant les tabous locaux, a provoqué la colère des aînés en portant les insignes royaux dans un lieu interdit, créant une crise spirituelle majeure.

 La diplomatie coutumière africaine pour une chefferie traditionnelle éclairée

 La création de la chaire universitaire de diplomatie coutumière africaine à l’Université de Bondoukou marque un tournant important. Selon le Professeur Amoa Urbain, titulaire de cette formation et cité dans Fraternité Matin (édition du 22 mars 2025), « cette initiative vise à créer une nouvelle génération de chefs capables de naviguer entre tradition et modernité. »

Le programme de formation, détaillé dans le Journal officiel de la République de Côte d’Ivoire (décret n° 2024-389 du 12 décembre 2024), comprend des modules sur la gouvernance traditionnelle, des cours de rédaction administrative, des formations en médiation et résolution des conflits, et des enseignements sur le droit foncier coutumier et moderne.

À Daloa, cette approche a déjà porté ses fruits. Le chef de canton Nanan Konan Koffi, après avoir suivi une formation pilote en 2023, a mis en place un système efficace de gestion des conflits fonciers. Selon le rapport d’évaluation de l’ONG Land Matrix (février 2025), « le taux de résolution des conflits est passé de 45% à 78% en dix-huit mois, avec une réduction de 60% des recours aux tribunaux. »

Dans la région du Zanzan, un projet pilote mené par le Ministère de l’Administration territoriale en collaboration avec le PNUD (Programme « Renforcement des capacités des autorités coutumières« , 2024) a permis de former 50 chefs aux techniques modernes d’archivage. Le résultat : une meilleure traçabilité des décisions coutumières et une collaboration plus fluide avec l’administration.

Le cas de la chefferie d’Aboisso illustre particulièrement bien cette évolution. Le chef Ehui Pascal, ancien enseignant formé à la diplomatie coutumière, a créé en 2024 un « conseil économique villageois » qui a permis de mobiliser plus de 15 millions de FCFA pour des projets communautaires, comme le rapporte l’Intelligent d’Abidjan (numéro du 5 janvier 2025).

Le magazine Jeune Afrique, dans son dossier spécial « Nouvelles gouvernances africaines » (n° 3175, février 2025), cite le cas de la région du Gontougo comme modèle réussi d’intégration entre tradition et modernité administrative. Les chefs traditionnels, formés aux principes de la diplomatie coutumière, y jouent désormais un rôle crucial dans la prévention des conflits électoraux.

Cette approche de formation des chefs pourrait constituer une réponse durable aux défis de la gouvernance locale en Côte d’Ivoire. Comme le souligne Robert Krassault dans son article « Diplomatie coutumière et chefferie traditionnelle » publié dans Fraternité Matin le 25 mars 2025, « la reconnaissance officielle et la formation adaptée des chefs traditionnels pourraient transformer ces gardiens de la tradition en véritables piliers d’une démocratie enracinée dans les réalités culturelles ivoiriennes. »

Par Robert Krassault

ciurbaine@yahoo.fr 

Légende photo : Le président de la République de Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, saluant des chefs traditionnels lors d’une cérémonie.

 

 

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