Dossier / L’ECO, la monnaie fantôme de la CEDEAO – Pourquoi le projet patine si fortement

L’intégration économique ouest-africaine rencontre d’énormes difficultés pour sa pleine concrétisation. Notre dossier.

 A la frontière entre le Côte d’Ivoire et le Ghana, des camions chargés de marchandises patientent sous un soleil de plomb. Certains y restent bloqués pendant des semaines, victimes de  formalités douanières kafkaïennes ou de routes défoncées. Cette scène résume à elle seule le paradoxe de l’intégration économique en Afrique de l’Ouest : un idéal porté par des traités ambitieux, mais freiné par des réalités tenaces. Alors que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) est célébrée comme le plus grand marché unique depuis l’OMC (Organisation mondiale du commerce), la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) peine à concrétiser ses propres promesses. Entre la zone de libre-échange (ZLEA), le projet de monnaie unique (ECO) et le passeport régional, où en est véritablement le rêve d’une Afrique de l’Ouest unifiée ?

La ZLEA : Un libre-échange en demi-teinte 

 Théoriquement opérationnelle depuis 2020, la Zone de libre-échange de la CEDEAO devait booster les échanges intra régionaux, aujourd’hui stagnant à 15 % contre 60 % en Europe. Si les tarifs douaniers ont globalement baissé, les barrières non tarifaires – corruption, bureaucratie, contrôles arbitraires – constituent toujours un mur invisible. « Un conteneur qui traverse l’Europe met 10 jours. Ici, il faut 40 jours et 20 pots-de-vin », déplore Adama Diarra, un commerçant malien interrogé à Pogo, ville frontalière dans le Nord ivoirien.

Les infrastructures défaillantes aggravent la situation : seulement 15 % des routes ouest-africaines sont asphaltées, selon la Banque mondiale. Le corridor Abidjan-Lagos, artère vitale pour 75 % du commerce régional, reste un cauchemar logistique. Pourtant, des lueurs d’espoir existent : le projet de train régional Abuja-Kaduna ou le port en eau profonde de Lekki au Nigeria pourraient, s’ils aboutissent, redessiner la carte économique.

 L’ECO, la monnaie invisible  et ses difficultés

  Annoncé pour 2020, puis reporté sine die, l’ECO symbolise les fractures de la CEDEAO. Derrière les retards se cachent des désaccords profonds. D’un côté, les huit pays de l’UEMOA (Union monétaire ouest-africaine), ancrés au franc CFA et soutenus par la France ; de l’autre, des poids lourds comme le Nigeria, réticents à abandonner leur monnaie. « L’ECO nécessite une convergence économique que nous n’avons pas », explique le Dr. Yagla Agbékponou, économiste à Lomé (Togo).

Les critères de convergence – déficit inférieur à 3 % du PIB, inflation sous 10 % – sont inaccessibles pour des pays comme le Ghana (déficit à 12 %) ou le Liberia. Pire, la crise sécuritaire au Sahel a détourné les priorités. « Comment parler monnaie unique quand on lutte contre le terrorisme ? », interroge un diplomate nigérien sous couvert d’anonymat.

Le passeport CEDEAO : Une mobilité à deux vitesses

 Adopté en 2000, le passeport CEDEAO devait incarner la libre circulation. Sur le papier, c’est un succès : 90 millions de titres émis. Mais sur le terrain, les contrôles aux frontières persistent. « J’ai dû payer 10 000 FCFA pour entrer au Ghana, malgré mon passeport », témoigne Irié  Lou Solange, commerçante ivoirienne rencontrée à Elubo, ville frontalière ghanéenne avec la Côte d’Ivoire.

Pourtant, cette mobilité relative a transformé des secteurs entiers. À Abidjan, 40 % des travailleurs du BTP viennent du Burkina Faso. Et à Accra, le quartier nigérian d’Osu devient un hub économique. Mais les tensions resurgissent : en 2023, le Ghana a expulsé des milliers de Nigérians, invoquant le crime organisé. Preuve que sans harmonisation des politiques sociales et sécuritaires, la libre circulation reste fragile.

L’intégration, un puzzle en construction

Dans un bureau climatisé d’Abuja au Nigeria, un responsable de la CEDEAO confie, sous le couvert de l’anonymat : « Nous avançons, mais chaque pays tire la couverture à soi. » L’analyse est cruelle, mais réaliste. L’intégration économique ouest-africaine n’est ni un rêve ni une réalité, mais un chantier titanesque où se mêlent rivalités, espoirs et résilience. Alors que l’Afrique vise un marché de 1,3 milliard de consommateurs d’ici 2030, la CEDEAO devra surmonter un dilemme : construire l’unité sans étouffer les singularités. Comme le murmure un chauffeur de camion rencontré à la frontière entre le Bénin et le Nigeria : « On avance… mais en freinant. »

Robert Krassault

ciurbaine@yahoo.fr

 Légende photo : L’Eco, la monnaie virtuelle, non encore concrétisée, de l’espace CEDEAO.

 

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