Dossier / Santé publique en Afrique de l’Ouest – Que vaut la CEDEAO face aux crises sanitaires ?

En Afrique de l’Ouest, région marquée par la fragilité des systèmes de santé et l’urgence climatique, les crises sanitaires révèlent autant les vulnérabilités que les capacités de résilience. Entre l’épidémie d’Ebola en 2014 et la pandémie de Covid-19, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a dû improviser, apprendre, et parfois échouer. Si l’organisation régionale a su montrer une certaine unité face à l’adversité, sa dépendance aux financements internationaux et les lacunes structurelles interrogent sa capacité à protéger durablement 400 millions d’habitants.

 Ebola (2014) et Covid-19 : La CEDEAO, entre réactivité et improvisation

 Lorsqu’Ebola frappe la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone en 2014, la CEDEAO est prise de court. Les systèmes de santé, déjà exsangues, s’effondrent. Pourtant, l’organisation parvient à coordonner une réponse régionale inédite : partage d’équipes médicales, mise en place de couloirs humanitaires et fermeture concertée des frontières pour limiter la propagation. « En deux mois, nous avons formé 1 500 agents sanitaires et déployé des centres d’isolement transfrontaliers », se souvient un responsable de la CEDEAO.

Dix ans plus tard, face au Covid-19, l’institution semble mieux préparée. Dès mars 2020, elle active un protocole de crise, harmonise les restrictions sanitaires et crée un fonds régional de 36 millions de dollars pour l’achat de matériel. Les frontières, cette fois, restent partiellement ouvertes pour préserver les économies locales. Mais les inégalités persistent : si le Sénégal a produit des tests PCR à bas coût, d’autres États, comme le Niger, ont dépendu presque entièrement de dons extérieurs pour vacciner leur population.

Ces crises ont révélé une évolution : la CEDEAO passe d’une logique de gestion de crise à une approche préventive. Reste que les États membres peinent à appliquer les directives communes. « Les mesures de confinement ont souvent été imposées sans filet social, exacerbant la pauvreté », déplore Aminata Traoré, sociologue malienne.

Le Centre régional de surveillance des maladies d’Abuja : Un projet phare en demi-teinte

 Inauguré en 2023 à Abuja (Nigeria), le Centre régional de surveillance des maladies (CRSM) incarne les ambitions sanitaires de la CEDEAO. Financé à hauteur de 50 millions de dollars par l’Union européenne (UE) et la Banque mondiale, il vise à centraliser les données épidémiologiques et à anticiper les crises. « C’est un outil clé pour détecter des pathogènes émergents, comme ce fut le cas avec la fièvre de Lassa au Bénin en 2022 », explique le Dr. Oumar Diop, coordinateur du CRSM.

Pourtant, le centre se heurte à des obstacles structurels. Seuls 8 des 15 États membres ont connecté leurs bases de données au système. Le manque de personnel qualifié et les coupures d’électricité chroniques limitent son efficacité. Surtout, son budget annuel de 5 millions de dollars dépend à 80 % de bailleurs étrangers. « Sans financements internationaux, le CRSM ne peut fonctionner. Cela pose la question de notre souveraineté sanitaire », admet un cadre de la CEDEAO sous anonymat.  D’autres initiatives, comme l’Agence régionale pour la santé publique (ARSP) basée à Bobo-Dioulasso (Burkina Faso), tentent de pallier ces lacunes. Mais leurs impacts restent limités par des budgets modestes et une coordination défaillante entre États.

Financements internationaux : Le piège de la dépendance

 En 2023, 70 % des programmes sanitaires de la CEDEAO étaient financés par des acteurs extérieurs : Union européenne (UE), États-Unis, Organisation mondiale de la santé (OMS) ou fondations privées. Si cette manne a permis de construire des infrastructures, elle enferme la région dans un cycle de dépendance. « Les bailleurs imposent leurs priorités. Par exemple, ils investissent massivement dans la lutte contre le sida, mais ignorent les maladies tropicales négligées », critique un expert de l’ONG Médecins Sans Frontières.

La crise d’Ebola a illustré ce déséquilibre. En 2015, sur les 3,8 milliards de dollars promis par la communauté internationale, moins de la moitié a été versée, et essentiellement pour des dépenses d’urgence. « Les donateurs veulent des résultats visibles et rapides, pas des systèmes de santé durables », regrette un diplomate ouest-africain.  Cette dépendance fragilise aussi la crédibilité politique de la CEDEAO. En 2021, sous la pression de l’UE, l’organisation a renoncé à taxer les produits pharmaceutiques importés, privant les États de ressources fiscales potentielles pour la santé.

Quelle autonomie pour la CEDEAO ? 

 Les crises sanitaires ont transformé la CEDEAO en acteur incontournable, mais incomplet. Si l’institution a prouvé sa capacité à mobiliser des mécanismes de solidarité, elle reste prisonnière d’un modèle économique vulnérable. Pour gagner en autonomie, des pistes existent : mutualiser les achats de médicaments via une plateforme régionale, taxer les industries extractives pour financer la santé, ou renforcer les partenariats Sud-Sud.  L’enjeu est de taille. Alors que les changements climatiques et l’urbanisation accélérée favorisent l’émergence de nouvelles zoonoses, l’Afrique de l’Ouest ne peut se permettre d’attendre la prochaine crise.

Robert Krassault

ciurbaine@yahoo.fr

 Légende photo : La pandémie de l’Ebola a sévi durablement en Afrique de l’ouest. La maladie n’y est pas encore éradiquée.

 

 

 

Laissez une réponse

Votre email ne sera pas publié