Interview exclusive (Première partie) – Jean-Louis Koula, réalisateur ivoirien : « Pourquoi  je ne ferai plus de film sur Les frasques d’Ebinto d’Amadou Koné »

Le réalisateur Jean-Louis Koula, l’un des pionniers du cinéma ivoirien avec notamment son célèbre long métrage « Adja Tio » sorti en 1980, s’est ouvert à nous dans cette interview exclusive. A travers ses confidences, il explique, dans la première partie de cet entretien, les raisons de sa présence actuelle en Côte d’Ivoire, les péripéties de la production de l’adaptation cinématographique du roman « Les frasques d’Ebinto », le règlement à l’amiable avec l’écrivain ivoirien Amadou Koné, auteur de l’œuvre romanesque, après l’échec du projet de ce film.

 

Le Monde actuel : Installé depuis longtemps aux États-Unis d’Amérique, vous êtes en ce moment de retour au pays. Qu’est-ce qui justifie votre présence actuelle en Côte d’Ivoire ?

Jean-Louis Koula : La Côte d’Ivoire est mon pays. Je suis parti m’installer aux États-Unis pour faire face à des problèmes. D’abord la crise ivoirienne qui a vraiment paralysé le pays. Les enfants n’allaient plus à l’école. Je me suis donc rendu aux États-Unis pour mes enfants qui devaient y poursuivre leurs études. Et, aussi, comme j’avais un projet de film – une adaptation pour le grand écran du roman « Les frasques d’Ebinto »- avec le professeur Amadou Koné qui vit aux États-Unis; il y enseigne. J’ai donc travaillé un peu avec lui sur le scénario de son roman que nous avions en projet d’adapter au cinéma. Nous avons alors travaillé sur le scénario pendant un bon moment. Et, après, il nous fallait traduire le scénario en anglais. Au total donc, je me suis rendu aux États-Unis pour non seulement un problème familial, mais aussi pour motif professionnel.

On vous retrouve donc en ce moment à Abidjan. Quels sont vos projets actuels en tant que cinéaste ? 

Normalement, je devais, en 2012, commencer le tournage du film « Les frasques d’Ebinto ». Le roman « Les frasques d’Ebinto », comme vous le savez, est un classique de la littérature ivoirienne écrit par un de nos compatriotes, Amadou Koné. Son œuvre a été lue par plusieurs générations de jeunes.

Je tenais vraiment à l’adapter au cinéma. Pour ce faire, j’ai approché son auteur, il y a une quinzaine d’années en arrière. Et nous devions faire le film. C’était un peu pour ça que je me suis retrouvé aux États-Unis. Je me devais de terminer le scénario. Et le scénario étant terminé, il fallait maintenant trouver les financements. Dans cette optique, j’ai commencé à prospecter au niveau des États-Unis pour voir si je pouvais trouver des producteurs pour mon projet. Or, il s’est trouvé que, là-bas, l’industrie du cinéma est vraiment très fermée. Et aussi qu’il vous faut avoir quelqu’un qui puisse vraiment vous pistonner pour entrer dans le milieu, vous y introduire. J’ai quand même eu l’occasion de rencontrer des amis qui m’ont introduit dans le milieu du cinéma américain afin que je trouve des financiers pour le film.

Il faut savoir que les budgets de film qu’ils ont aux États-Unis sont très lourds. Ils vont même au-delà du milliard de Fcfa. Pour mon film, moi, j’avais un budget prévisionnel de 500 millions de Fcfa. Ce budget était donc dérisoire pour eux par rapport à leur standard. En plus de ça, ils m’ont fait comprendre que s’ils devaient entrer dans la production du film, il faudrait que mon film se fasse avec des acteurs américains. Avec cette exigence, c’était déjà très compliqué pour moi.

Pour vous dire que, finalement, je n’ai pas pu trouver de financement. Mais néanmoins, j’ai quand même trouvé, au niveau du cinéma noir américain, une société qui possède de nombreuses salles de cinéma. Elle en a une trentaine à travers les États-Unis. Donc, quand j’ai exposé mon problème à ses dirigeants, ces derniers m’ont fait savoir qu’ils n’ont jamais travaillé avec l’Afrique, mais qu’ils allaient voir dans quelle mesure ils pouvaient m’aider à produire mon film s’ils étaient intéressés par ce que je leur proposais. C’est-à-dire qu’ils allaient investir dans la post-production.

Ce qui sous-tendait que je devrais tourner le film en Afrique et eux allaient s’occuper de sa finition. Mais qu’ils ne pouvaient pas décaisser de l’argent pour le cachet des acteurs et des techniciens. Comme quoi ils entendaient prendre en charge la post-production. Et le film terminé avec une copie en anglais. Mais à condition que moi, je puisse, au préalable, payer les techniciens. Enfin faire face à toutes les dépenses de régie. C’est-à-dire les frais de déplacements, d’hôtels, de nourriture, le cachet de tous ceux qui interviennent sur le tournage. En fait, je devais trouver quelqu’un qui allait financer tout ce qui est dépensé en Côte d’Ivoire. Ça, c’est pour la première étape.

Qu’en est-il de la seconde étape ?

En ce qui concerne la seconde étape, je suis venu en Côte d’Ivoire pour rencontrer le ministre de la Culture de l’époque, en l’occurrence Maurice Kouakou Bandaman, l’actuel ambassadeur de la Côte d’Ivoire en France. Je lui ai fait comprendre que j’avais trouvé des partenaires aux États-Unis prêts à prendre en charge jusqu’à 60% du budget de mon film à condition que moi, je trouve de l’argent pour faire face à toutes les dépenses qui devront être engrangées en Côte d’Ivoire pendant la pré-production et la production.

Le ministre, très attentif, m’a rassuré que son département était disposé à m’octroyer 120 millions de Fcfa pour ces dépenses-là. C’est donc avec cette promesse que je suis retourné aux États-Unis. Entre-temps le ministre m’a adressé une lettre d’engagement de son ministère. C’est avec cette lettre que je suis reparti aux États-Unis. Quand j’ai montré ce courrier à mes partenaires américains, ces derniers ont tout de suite donné leur accord de financement de la post-production du film « Les frasques d’Ebinto ».

Toutefois, ce qui s’est finalement passé, c’est qu’au moment où le ministre me donnait son accord de principe, il ne disposait pas encore d’argent. M. Maurice Bandaman m’a fait savoir que, dans un an, je recevrais l’argent, mais en deux parties. 50 millions de Fcfa dans un premier temps et, après, sur le prochain budget du ministère, j’allais percevoir le reliquat de 70 millions de Fcfa.  Nous étions donc partis sur cette base-là. Je suis donc reparti aux États-Unis. A mon retour au pays, pour le tournage, j’ai fait venir des techniciens français : le chef opérateur, l’ingénieur de son quand les autres techniciens venaient du Burkina Faso, accompagnés de techniciens locaux. C’était donc une équipe cosmopolite avec laquelle je devais tourner le film ici au pays.

Il faut également préciser que, pour faire un film, il faut d’abord disposer d’un dossier technique. Et, dans ce dossier, on doit mentionner la liste de tous les intervenants, préciser ce qu’ils prennent comme charge, le montant de leur apport. Les 60% des partenaires aux États-Unis correspondaient à la post-production (musique, montage etc.) et le film achevé avec une version en anglais.  Maintenant, l’argent que devait donner le ministère devrait être attribué à tous les salaires des intervenants (techniciens et comédiens ivoiriens notamment), en gros les dépenses de régie.

A quoi avez-vous ensuite fait face ?

Quand je suis arrivé, le paiement des 50 millions de Fcfa du ministère a été effectué, tout en m’assurant que le reste me serait donné sur le prochain budget de la tutelle.  Avec les 50 millions de Fcfa, nous avons commencé à installer la production. Pour elle, il fallait avoir la comptabilité, un bureau, un personnel administratif.

Nous avons donc pris des bureaux ici, engagé deux comptables, des secrétaires, pour la partie administrative. Le reste de l’argent alloué par le ministère devait servir à louer le matériel de tournage. Nous avions déjà pris les billets d’avion et j’ai déposé une caution de 10 millions de Fcfa dans une agence de voyage pour les billets d’avion de ceux de l’équipe qui devaient venir de l’étranger.

L’argent a donc vraiment été réparti de façon professionnelle.  Au moment du tournage, on me fait savoir que, dans le contrat me liant au ministère, il est bel et bien mentionné qu’avant de percevoir la deuxième partie de l’argent, il me fallait avoir à montrer les images du tournage du film. Pour dire que je devais au préalable tourner.

Comme quoi les choses ont commencé à coincer…

Effectivement, nous étions coincés. Les techniciens sont arrivés de France et sont logés à l’hôtel. Il faut les payer, tout comme l’hôtel. Et, pendant ce temps, on me fait savoir qu’il me faut tourner d’abord avant que l’on ne me donne la deuxième partie de l’argent venant du ministère de tutelle.

Il faut noter que les dépenses d’un tournage de film s’effectuent sur deux mois. Alors quand on prend l’argent, ces dépenses doivent finir dans les deux mois. Dépenses relatives aux frais d’hôtel, de nourriture, de déplacements… Nous n’allions pas aller dire aux gens qu’ils devraient attendre dans un ou deux mois avant d’être payés. Et dès que les gens mangent, il faut régler les factures. Idem pour les hôtels où sont logés les techniciens et les comédiens. J’ai donc demandé ce qu’il me fallait faire face à ce dilemme. On m’a rétorqué qu’il était question dans le contrat de décaisser la deuxième partie de l’argent promis seulement après visionnage des images du tournage.

C’est là que je leur ai fait savoir que moi, j’avais pensé ne pas être concerné par cette disposition. Puisque je leur avais précisé que j’avais besoin de cet argent pour les dépenses de régie et que pour la post-production, c’était déjà réglé. Alors comment pouvais-je tourner sans avoir l’argent promis ? Finalement, nous étions entrés dans un débat inutile qui a fait que, vraiment, nous avions perdu beaucoup de temps et de l’argent. Et, en fin de compte, on m’a demandé d’attendre l’année suivante et que c’était seulement là que j’allais recevoir la deuxième partie de l’argent du ministère.  Atterré, je ne pouvais pas laisser les membres de mon équipe à l’hôtel jusqu’à l’année suivante. J’ai finalement été obligé de faire partir tout le monde.

A ce stade, on pourrait penser que le projet avait capoté…

Effectivement, le projet a fini par capoter. Parce que les partenaires américains, eux là-bas, avaient déjà programmé le film pour leurs salles à une certaine période en tenant compte de notre promesse de tournage. Mais le fait d’avoir eu à reporter à plusieurs reprises le tournage, ils se sont retirés du projet, convaincus que ce n’était pas une affaire sérieuse. Or c’étaient eux qui apportaient la grande partie du financement. Alors s’ils ne sont plus sur le coup, le film ne pouvait se faire. Au total, nous avons dépensé de l’argent, avons perdu du temps et nous n’avons finalement pas pu faire le film.

Qu’elle a été la suite ? 

Il s’est trouvé qu’on ne pouvait pas récupérer l’argent que nous avons utilisé pour faire face aux frais d’hôtel. Je ne pouvais pas aussi demander aux techniciens et comédiens qui ont perçu des avances sur cachet de me retourner l’argent.  Ce qui est resté des 50 millions de Fcfa, c’est juste l’argent que nous avions bloqué pour les billets d’avion et le matériel qui avait été commandé en France. Mais quand nous n’avons pas pu finalement faire le film, j’ai voulu récupérer cet argent. Mais on m’a fait comprendre qu’il me fallait m’arranger pour le reporter sur une autre production. Et qu’ils allaient m’ouvrir un compte sur lequel placer l’argent. C’était comme une dette, mais en matériel. Et qu’il leur était impossible de me donner cet argent en espèces.  Dans cette perspective, sur les 50 millions de Fcfa perçus du ministère, il ne reste qu’une trentaine de millions de Fcfa qui n’ont pas encore été utilisés et qui restent disponibles en matériel.  Voilà un peu comment l’affaire a capoté.

Où vous en êtes avec l’écrivain Amadou Koné ? 

Avec lui, il s’est trouvé qu’il était tellement pressé que les choses se fassent qu’il m’a appris qu’il voulait que le film sorte de son vivant. Et que beaucoup de gens l’appelaient de partout pour lui faire savoir qu’ils étaient prêts à le réaliser et qu’ils en avaient aussi les moyens. Dans cette veine, il m’a demandé de lui rétrocéder les droits de son roman. N’étant pas lui qui m’a donné ces droits-là et que ce sont plutôt les éditions CEDA qui ont eu à le faire, je lui ai alors fait savoir que ce sont lesdites éditions qui, en principe, étaient habilitées à réclamer lesdits droits. Mais que si ces dernières le demandaient, j’étais à même de les traîner devant les tribunaux pour qu’elles me remboursent toutes les dépenses que j’ai eu à effectuer jusqu’à ce jour. Par ailleurs, comme c’était lui, mon ami, qui voulait les droits du roman, ne voulant pas entrer en conflit avec lui, je lui ai simplement recommandé de m’adresser un courrier officiel dans lequel il exprimait sa volonté. Et là, j’allais lui répondre et lui remettre calmement de façon officielle les droits de son roman. Ainsi allions-nous régler à l’amiable cette affaire.

Voilà ce sur quoi nous nous sommes entendu. Toutefois je lui ai expliqué que l’histoire d’Ebinto dans son roman a été écrite dans le contexte du début des années 70. Pour dire que nous ne nous trouvons plus dans le décor de cette époque. Et que, depuis, le monde a évolué. Donc que moi, je comptais faire le film en tenant compte de l’époque du roman, de l’environnement du début des années 70. Or, il sait bien qu’aujourd’hui, il y a Grand-Bassam notamment et tout a changé. De sorte que quand tu places ta caméra, de nos jours, dans quelques endroits que ce soient, tu aperçois partout sur les toits des maisons des antennes paraboliques. Tu ne peux donc pas faire un film qui nous replonge dans les années 70 avec des antennes paraboliques visibles sur les toits des maisons pendant qu’il n’en existait pas à cette époque. Ce serait vraiment anachronique. Alors, pour respecter l’ambiance de l’époque en question, il faut recréer les décors. Ce qui est aujourd’hui possible avec le numérique. J’ai même pris langue avec un studio aux États-Unis et un autre au Japon qui peuvent, à partir de photos, recréer les décors de n’importe quelle époque. Toutefois ça coûte énormément d’argent.

J’ai donc expliqué à mon ami Amadou Koné que ce sont aussi tous ces aspects dont il nous fallait tenir compte, qui ont fait que la réalisation du film a beaucoup traîné. Et que sinon, avec l’histoire de son roman, on peut, en un temps record, en 3 ou 4 semaines notamment, finir de tourner le film. Mais il serait fait dans quels décors ?  Aussi l’on ne peut pas tourner un film qui nous ramène au début des années 70 et dans lequel on aperçoit des voitures de 2024, 2025 en arrière-plan. Ce sont ce genre de choses qui ont notamment fait que nous avons pris du temps pour démarrer le tournage du film. Il fallait, comme je l’ai déjà dit, arriver à recréer les décors. Mais, finalement, j’ai appris qu’il a donné les droits de son roman à des jeunes gens qui sont en train de tourner le film en ce moment. Je ne sais vraiment pas dans quel contexte ils le font et comment ils vont restituer les décors de l’époque.

Comme quoi l’adaptation cinématographique des « Frasques d’Ebinto » sous votre direction ne verra jamais le jour ?

Effectivement. Voilà ainsi expliquées, les raisons pour lesquelles depuis 2023, je ne suis plus sur le projet. Je ne ferai plus de film sur le projet « Les frasques d’Ebinto ».

Interview réalisée par Marcellin Boguy

 N.B : Lundi, la seconde partie de l’interview

 Légende photo : Le réalisateur ivoirien Jean-Louis Koula.

 

 

 

 

 

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