La 4ème édition de l’apéro art nouveau à la galerie Houkami Guyzagn sis à Abidjan-Cocody sur « Arts plastiques et médias » a tenu toutes ses promesses. Tant le débat suscité par le thème était autant houleux qu’instructif. Le samedi 8 mars 2025, le boss des lieux, Thierry Dia, a d’entrée situé le contexte de la rencontre qui s’est tenue au bar de son espace. « Pour nous, c’est important d’expliquer aux artistes et aux promoteurs de galeries et d’espaces de culture pourquoi les arts plastiques ne sont plus aussi médiatisés. Depuis plus de 20 ans, longtemps après le printemps de la presse en Côte d’Ivoire, on ne voit jamais un grand plasticien de ce pays interviewé au journal de 20h de la RTI ou encore un évènement d’arts plastiques faire la grande une ou même la co-une d’un journal de la place. Pourtant, l’on utilise les œuvres de nos artistes comme présents quand nos autorités reçoivent des personnalités étrangères importantes. Dans la vie sociétale, on constate que les artistes sont mis de côtés comme négligés. Monné Bou, Michel Kodjo, James Houra sont morts dans le silence total. Rares sont les journaux qui en ont fait l’écho. Pourtant, dans des pays comme le Nigeria et l’Afrique du Sud, les artistes sont mis en avant dans la presse. Pourquoi les arts plastiques et arts visuels ne sont pas médiatisés en Côte d’Ivoire ? Comment faire pour y remédier ? En Côte d’Ivoire, nous avons Abou Dia, l’artiste le plus vendu 2022-2023 dans le monde. Pourtant, la presse ici n’en parle pas. Il n’y a pas un secteur où les arts peuvent propulser un artiste comme les arts plastiques. Pourquoi les médias de chez nous ne s’intéressent au mouvement artistique ? Ici, nous voulons que vous nous aidiez à trouver des pistes de solution pour que la donne change », a-t-il ainsi planté le décor.
Journaliste évoluant aujourd’hui dans un ministre en qualité de conseiller en communication, Aristides Nkenda Nkenda a tenu à contextualisé la situation. En donnant les raisons de cet état de fait. Il est parti de la période pré printemps de la presse où la presse culturelle connaissait de beaux jours avec des journalistes chevronnés qui régnaient sur leurs pages. K.K. Man Jusu, Venance Konan, Raphaël Lakpé, Diégou Bailly… A l’en croire, les années qui ont subi ont vu un intérêt marqué par l’actualité politique et l’on a vu ces belles plumes virer en politique en se faisant valoir dans les services politique de leurs rédactions respectives. Conséquence : les services culture désaffectés vont à peine exister. « Il est très important de retenir aux fondamentaux de la culture », a-t-il fait savoir.
Le plasticien Youssouf Barth a reconnu que de 90 à 2002, il y avait un engouement pour les arts et la culture au niveau des journaux. « Mais j’ai l’impression que la politique a pris la place. Il y avait de grands journalistes culturels. Aujourd’hui, la culture ne prospère plus dans la presse en Côte d’Ivoire. Stenka, Monné Bou, Djiré Mahé sont décédés sans que l’on voit des pages entières consacrées à leur rappel à Dieu dans la presse. C’est malheureux. Il faut que la donne change et que les hommes politiques aussi viennent vers les galeries pour impulser le mouvement », a-t-il indiqué.
Le journaliste Guillaume Gbato soutient, lui, que ce ne sont pas les arts qui subissent seuls l’appauvrissement des rédactions en Côte d’Ivoire. « Avant, les journalistes avaient une vraie culture et des idées. Après les nombreuses crises que notre pays a connues, les rédactions ont fait leur mue avec à leur tête des acteurs peu formés. Mais il y a aussi que les artistes doivent être formés et s’organiser pour aller vers les médias. Il importe que les artistes intègrent que le facteur média dans leur fonctionnement. Mais aussi le rôle des politiques de créer un écosystème favorable aux médias. Dans cette veine, les artistes et journalistes doivent faire un plaidoyer pour interpeller les décideurs. Le Burkina Faso, moins nanti que notre pays la Côte d’Ivoire, arrive à exporter son savoir-faire culturel. Les rédactions doivent sensibiliser les acteurs de l’écosystème des médias pour redynamiser les choses et réhabiliter la presse culturelle se faisant. Les artistes aussi doivent intégrer le facteur média dans leur démarche. Par ailleurs, la formation ne doit pas être en reste. Elle doit même être une volonté politique. On ne peut pas l’éviter. Cette interaction va faire remonter les chose et savoir les meubles », a-t-il retenu. Et Aristides Nkenda Nkenda de relever : « L’art a perdu un peu de sa valeur dans les rédactions après 2002 ».
Le journaliste Faustin Ehouman a regretté le fait que beaucoup de journalistes qui ont débuté leur carrière dans la culture ont après migré vers la politique. « La politique a pris le pas sur la culture. Nos devanciers tels que Venance Konan, Agnès Kraidy, K.K. Man Jusu en ont vécu l’expérience. La façon de faire la presse a aussi un peu été impactée. On le voit avec la vente des Une et co-Une dans la plupart des rédactions d’ici. Comme solution, l’Union des journalistes culturels de Côte d’Ivoire (UJOCCI), l’Union des artistes et celle des galeristes doivent se mettent ensemble pour implémenter une sorte de lobbying auprès des patrons de presse en vue de créer de la visibilité au niveau des activités culturelles et artistiques », a-t-il proposé.
Pour le critique d’art Mimi Errol, il y avait un problème d’écriture. Au départ, pense-t-il, on a créé des ateliers d’écriture pour y remédier. Il estime que ce n’est pas seulement les organes de presse qui n’avaient pas de compréhension de l’art, mais il y a même les populations. Il avance que c’est à travers la culture que l’on appréhende mieux l’identité et le patrimoine d’une nation.
Quant au chercheur Jacques Kouakou Bandaman, il parlera du cadre institutionnel avec l’Etat de Côte d’Ivoire qui ne dispose pas d’un véritable musée. « L’Etat de Côte d’Ivoire doit faire la promotion de la création artistique. Il existe déjà l’INSAAC. L’Etat de Côte d’Ivoire doit, par ailleurs, aider à diffuser l’art et la culture et encourager la promotion de l’art et de ses œuvres », a-t-il souhaité. S’intéressant aux médias (télévisions, presse écrite notamment), il se demandera ce que font les médias d’Etat pour la promotion de l’art et la culture en Côte d’Ivoire. « En Côte d’Ivoire, aujourd’hui, on s’amuse et on continue de s’amuser », sest-il désolé. Puis de faire un clin d’œil au cadre institutionnel privé (galeries) dont les acteurs doivent réinventer leur démarche en vue d’une meilleure visibilité de leurs activités. Et d’insister : « Il faut une formation de renfoncement de capacités des acteurs de l’écosystème ».
Enfin, il va s’épancher sur la formation des artistes et des chargés de diffusion et d’écriture des structures privées. « Il faut noircir le papier pour attirer le lectorat », est-il convaincu. Avant de rappeler que les artistes sont eux-mêmes les propres acteurs de l’échec de leurs activités. Pour y faire face, il va proposer que l’on ait des institutions privées (galeries) fortes et résilientes qui doivent mieux se professionnaliser. Et, ajoutera-t-il, il faut que l’Etat donne l’exemple. « La culture, ce sont des objets de domination. Ce sont les journalistes qui doivent prendre le taureau par les cornes. Un homme des arts est un homme cultivé. C’est un visionnaire. C’est une question de culture. Les artistes doivent avoir leurs conseils », précisera-t-il. « Que peut faire l’art dans la tête de quelqu’un qui n’en sait rien ? Les journalistes culturels, les consommateurs ne savent rien de l’art. La pensée précédant le langage, comment amener le regard des Ivoiriens vis-à-vis de l’art et la culture à changer ? Il faut notamment aller au plus profond de l’art. Nous sommes tous dans une sorte d’environnement qui n’est pas propice à la valorisation de l’art », a argumenté le plasticien Serge Gossé.
L’enjeu, c’est l’utilisation des nouveaux médias
Le galeriste, enseignant chercheur et critique d’art Célestin Yao a argué que le débat était actualité, mais que le sujet était caduc. « Personne ne regarde aujourd’hui la RTI, ne lit les journaux de la presse écrite. Aujourd’hui, ce qui intéresse les populations, ce sont les nouveaux médias (Facebook, TikTok, Instagram…). Comment utiliser les nouveaux médias pour nous faire valoir ? Si nous ratons cela, nous sommes perdus. Et l’actualité nous impose cela. Aujourd’hui, les vrais enjeux, c’est cela », a fait remarquer Célestin Yao. Pour qui tout le rôle à jouer des médias d’Etat est caduc.
Jean-Yves Essoh, lui, a trouvé très intéressant ce débat. « C’est un sujet central : le changement de paradigme entre avant et maintenant. C’est même mon combat en politique. Si le politique n’a pas compris que tout se passe sur les nouveaux médias, il n’a vraiment rien compris. Il faut rendre attractif un sujet pour que les gens se ruent vers les médias classiques. Ainsi faut-il rendre attractifs les sujets et implémenter les nouveaux médias pour être aujourd’hui visible », précise M. Essoh. Guillaume Gbato est certain que la volonté politique doit tout impulser. « La volonté politique se décide aussi par le bas. Aujourd’hui, les NTIC sont certes une opportunité à saisir, mais ne sont pas la fin », a-t-il dit.
L’amoureuse des arts plastiques Josiane Assamoi retient, elle, qu’il est urgent de redéfinir les priorités pour booster les activités des artistes et accompagner leur promotion dans les médias. Le plasticien Marcel N’Guessan Essoh avoue que les arts et les médias sont diamétralement opposés. « Ce sont les communicateurs, les critiques d’art qui accompagnent les artistes et leur travail. Ils apportent la lumière qui réagit sur ce qui se fait dans la société. Quand on veut faire un métier, il faut se donner toutes les garanties, tous les atouts en assumant ses responsabilités. Il faut que les artistes et les critiques d’art s’assument et fassent leur travail dans la société », plaide-t-il. Se souvenant que sous Houphouët-Boigny, la culture était très valorisée dans les médias en Côte d’Ivoire et même dans les autres pays en Afrique.
Directeur des Arts plastiques et visuels au ministère de la Culture et de la Francophonie, Henri N’Koumo pose cette question avant toute chose : « Qui sont ceux qui doivent écrire sur les arts dans les médias ? Dans nos rédactions, il n’y a pas de spécialistes en art. Le domaine de la culture est un domaine de l’émotion. Les journalistes ne sont pas formés. C’est le seul bout que l’on prend pour parler de ce sujet. On n’a donc personne pour écrire sur les arts. Dès lors, l’on est muet sur le sujet. Il faut comprendre ce que l’on vit en ce moment ». En outre, précise M. N’Koumo, « on ne peut pas confier la construction d’un immeuble à un maçon. Quand on le fait, ne soyons pas étonnés de constater plus tard l’effondrement de cet édifice ».
Les pistes de solutions sont nombreuses
Selon Youssouf Barth, les journalistes doivent suivre 2 ou 3 artistes pour voir leur trajectoire en vue d’en être des spécialistes. « Les artistes doivent être suivis ». Jean-Yves Essoh, qui milite pour la formation, admet qu’il faut avoir des fondations pour émerger. « Une des solutions est d’avoir au niveau du ministère de la Culture des sessions de formation sur les fondamentaux de l’art. Comment on forme les gens ? Comment on fait pour créer le cadre idéal ? Avec les décisions politiques, les choses vont suivre », est-il persuadé.
Multiplier ce genre d’initiatives (l’apéro art d’Houkami Guyzagn) peut créer l’attractivité, pense le journaliste Faustin Ehouman. Qui ajoutent aussi que les artistes eux-mêmes doivent renforcer leur staff au niveau de la relation presse. « Les galeries et les artistes doivent renforcer ce genre d’initiatives pour que les journalistes en parlent en se formant dans le même temps ». A en croire Aristides Nkenda Nkenda, il faut des hommes pour animer les pages culture dans les journaux. Il faut, par ailleurs, créer la proximité avec les patrons de presse. En plus de créer des prix après la formation des journalistes culturels.
Pour Guillaume Gbato, il faut mettre sur pied le Conseil national des arts qui va réunir tous les acteurs de l’écosystème. « C’est cette association qui se mettra en rapport avec l’UJOCCI pour créer des vocations, susciter de l’intérêt pour les arts dans les rédactions et amener les journalistes à s’intéresser à l’art et la culture tout en faisant un plaidoyer visible pour susciter la volonté politique. Josiane Assamoi, elle, propose l’avènement des partenariats gagnant liant des chaînes de télévision aux producteurs privés.
Quant à Célestin Yao, il est pour le renforcement des relations entre les galeristes et les rédactions, pour la création d’un réseau et la mise en ligne d’un magazine. Sans oublier l’ouverture des médias aux intellectuels. Il faut créer de l’intérêt au niveau des populations en s’attaquant à leurs téléphones portables, pense Jean-Yves Essoh. « Il faut qu’on se base sur le téléphone via les réseaux. C’est donc à ces médias qu’il faut s’attaquer pour y imposer l’art. Mais, en plus, la formation doit, au départ, être une priorité pour avoir des écrits de qualité », propose-t-il.
Relevant que la vocation des galeries est de renforcer l’éducation aux arts des artistes et aussi avoir une proximité avec les journalistes en les intéressant, Henri N’Koumo dit, comme les autres intervenants, que la formation des journalistes aux arts plastiques est essentielle. Et qu’il faut, en outre, former les galeristes aux nouveaux modes de communication autour de leurs mécanismes de promotion. Aussi dit-il, il faut rendre présentes les créations des artistes sur tous les nouveaux médias. Et enfin booster tout ce qui est fait sur les réseaux sociaux. « Les artistes doivent renforcer les capacités des galeries en leur offrant notamment des tableaux ». Quand Jacques Kouakou Bandaman estime qu’un artiste doit faire sa propre promotion sur internet ou via les galeries. « Il faut que nos artistes apprennent avec les nouvelles technologies. Ils doivent avoir leur site internet et apprendre à utiliser les NTIC pour valoriser leurs créations ».
Marcellin Boguy
Légende photo : Les participants à l’apéro art nouveau de la galerie Houkami Guyzagn lors de leurs échanges.


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