12ème apéro art à Houkami Guyzagn  –  Débats houleux sur l’art contemporain, son influence sur la perception du monde et son impact sur la conscientisation du public à l’ère du spectacle

« L’art contemporain peut-il encore transformer la perception du monde et conscientiser le public à l’ère du spectacle ? ». C’est à cette préoccupation que plusieurs acteurs de l’écosystème de l’art et de la culture se sont évertués à répondre au cours du 12ème apéro art organisé, vendredi 24 avril, à la galerie Houkami Guyzagn sise à Cocody-Riviera 2 en marge de l’exposition solo du plasticien Pascal Konan « Babi, la cité des dieux (2 au 25 avril 2026). Modéré par le critique d’art Célestin Koffi Yao, le thème a divisé les participants avec des avis partagés et suscité des débats houleux, mais constructifs.

D’entrée, Célestin Koffi a tenu à faire savoir qu’il était surtout « question de réfléchir ensemble sur la notion de l’art contemporain et sa capacité à infléchir la perception du public sur son impact à l’ère du spectacle ». A la question de savoir si l’art contemporain peut réellement transformer les regards et les consciences ici en Côte d’Ivoire, Olga Gadji, présidente de la Fondation Bjkd (Bénédicte Janine Kacou Diagou), fera savoir qu’il y a beaucoup à faire. « L’art est malheureusement réservé à une certaine classe. Pour certaines personnes, l’art contemporain est réservé à une élite. Il y a donc du travail à faire pour changer cette vision, pour aller vers la transformation des consciences ».

Par ailleurs, est-elle persuadée, s’il n’y a pas d’unité entre les artistes qui doivent poser des actes majeurs, ces derniers ne peuvent pas impacter la société. « Il leur faut mener des actions communes pour que la société sache qu’ils peuvent lui apporter un plus. Mais il faut, comme je l’ai dit, l’unité des artistes au préalable », a-t-elle insisté.

Le publicitaire, promoteur d’art et président de l’organisation African Artists en Côte d’Ivoire, Olivier Pépé, lui, indiquera que le premier objectif de l’artiste est de transformer les consciences. « Aujourd’hui, il y a un travail à faire en amont. Et ce travail, il faut le démocratiser. Nos artistes ont besoin de savoir comment passer le message avant. Il existe de nombreux artistes qui travaillent pour travailler et ne cherchent pas au préalable à passer un message dans leur façon de travailler. Il faut donc changer la donne », a-t-il soutenu, tout en reconnaissant toutefois qu’il y a des artistes comme Pascal Konan, Jems Koko Bi qui travaillent dans ce sens et dont le travail parle. « Ils ont compris », a lâché Olivier Pépé.

A en croire Pascal Konan, dont l’exposition récente à Houkami Guyzagn a été un énorme succès, un artiste n’est pas un créateur d’images. Le plus important, c’est, a-t-il précisé : « Qu’est-ce qu’on dit ? Quelles sont nos motivations ? Sans message, l’œuvre d’art n’a pas de sens. L’oeuvre d’art transforme la forme et l’esprit. Si on le comprend, on se dit qu’il faut alors, à la base, un message. On ne néglige pas la dimension picturale de la chose, mais il faut penser à véhiculer un message ». Et d’ajouter : « On parle d’impact. Mais à quelle échelle ? Peut-on avoir les mêmes échelles d’impact ? Devant une danse, le corps va vers la danse. La manière dont les arts vivants et les arts visuels impactent est différente. Il y a donc un souci d’échelle d’impact au niveau des différents types d’arts.  Toutefois les arts plastiques, les visuels impactent. Je n’attends pas que mes œuvres impactent comme celles des chanteurs et des musiciens le font au niveau de la société et du public ».

Pour le galeriste Thierry Dia, l’artiste doit être le reflet de la société. Et que ce dernier doit transformer la perception de la société. Il estime que le mouvement Vohou-Vohou a pu le faire. Toutefois, il affirme sans coup férir que les artistes ont du mal à impacter « Ils arrivent à le faire quand ils se mettent ensemble. Mais seul, l’artiste n’arrive pas à impacter la perception du monde par le public. Les anciens ont des thèmes très pertinents qui arrivent à transformer la société. Aujourd’hui, la société manque de visionnaire. Ce que fait, par exemple, N’Guessan Essoh à travers sa série « Les Grosses têtes » est magnifique et est un exemple de ce que l’artiste peut transformer la perception du monde de la société », pense M. Dia. Qui poursuit : « Pascal Konan a un thème à réflexion avec son actuelle exposition. Pour moi, l’artiste doit sortir des thèmes poignants qui intéressent tout le monde. Il faut que les artistes se réunissent, se mettent ensemble, fassent des choses ensemble pour impacter la société. Il faut que l’on apprenne, très tôt, à l’école aux enfants à avoir une culture picturale ».

Dans le même élan, il va sous-tendre : « J’ai l’impression ici que nos artistes n’arrivent pas à impacter. Peut-être que nous n’avons pas ici de grosses stars pour arriver à amener l’art contemporain à impacter la société ». Thierry Dia se satisfait que lorsque l’on parle d’art contemporain ici en Côte d’Ivoire, il y ait des artistes comme Mathilde Moreau, Monné Bou, James Houra dont l’œuvre a impacté cet art. « Dans le temps, si tu n’as pas dans ta collection certaines toiles d’artistes comme James Houra, Monné Bou, il y avait un souci », a assuré Thierry Dia.

« Il y a aussi une question de volonté politique »

« Il y a aussi une question de volonté politique. En Chine, quand il y a une exposition dans la ville, les affiches de cette exposition sont partagées dans les bus. Et les gens font la queue pour prendre part à l’exposition dans les musées. Quand on veut transformer une société, l’art va avec. Il doit être mis en avant et valorisé. La volonté politique doit accompagner cet accomplissement », est convaincue la plasticienne Mathilde Moreau. Qui s’est rappelée des Grapholies autour desquelles il y a eu un véritable engouement des populations en 1993. « Le public s’est déplacé nombreux. Donc, dès l’instant où il y a une communication structurée faite autour d’un événement, les gens se déplacent. Mais il faut donc- et j’insiste- une volonté politique pour changer la donne et ainsi impacter la perception du monde de la société, du public ».

Y a-t-il un message derrière l’engagement et le parti pris esthétique ? Comme réponse à cette interrogation, l’enseignant-peintre Marcel N’Guessan Essoh retient que quand un artiste aborde une toile, une image, il y a toujours un sens. « Ici, chacun doit prendre ses responsabilités. Notamment les artistes, les critiques d’art. L’artiste plante le décor. Les critiques d’art, les journalistes, les musées doivent être là pour l’accompagner. Picasso, un peintre impressionniste, a changé d’écriture après. Dans une création, chacun fait un choix. Il y a une préoccupation plastique intellectuelle. Il faut aller à l’essentiel. C’est ça qui a beaucoup apporté à l’humanité. Une couleur, une tache ont un sens », a-t-il dit.

Désiré Amani, un des rares artistes à pouvoir flirter avec les codes du spectacle et dont les performances font date (dixit CélestinKoffi Yao), retient que parler de l’œuvre de Pascal Konan, c’est entrer dans un univers qui ramène à l’attention et à la tension. « Ses œuvres transmettent un message. Elles expriment un langage communicationnel. Son travail interpelle, conscientise. Il n’est pas agressif. Son message est ardent et passif. La masse des messages est opposée à l’efficacité antinomique ».

« On parle de volonté politique. Mais si on vit la situation actuelle, c’est parce que nos politiques ont accepté cette donne, cet état de fait. Les seigneurs de TikTok sont invités dans les ministères parce que nos autorités sont elles-mêmes en quête de visibilité. Les influenceurs sont sous nos tropiques des privilégiés », a asséné Olga Gadji.

Coup de gueule et plaidoyer de John Jay

Dans la même veine, l’animateur John Jay fera remarquer que « même si la bêtise existe, il y a des moments où il faut arrêter. A un moment donné, les gens vont faire attention. Pour éviter la meilleure des pubs, il ne faut même pas dénoncer ces gens-lâ. Nous ne sommes pas obligés d’insulter pour avoir de la visibilité. Je suis en train de me guérir des erreurs que j’ai dû commettre par le passé. Il y a de l’espoir. Il ne faut donc pas désespérer. L’avenir de ce pays ne repose pas sur un homme ».

A la question de savoir si l’on peut encore aujourd’hui choquer avec l’art, la réponse de John Jay est péremptoire : « Les gens ont décrété qu’il y a une nouvelle orientation à suivre. Des individus ont fait des gens en quête de reconnaissance des donneurs de leçons. Moi, aucun être humain ne valide ma vie. Sauf Dieu. Je m’aime d’abord. Il existe des gens qui ont décidé d’infantiliser leurs semblables. Ce sont des gens comme Pascal Konan qui peuvent prendre le risque d’oser s’attaquer à ce que le monde déclame. Nous sommes dans une société qui est toujours dans le show off. Je soutiens donc ton combat. Il nous faut des débats constructifs. Les clashs et autres buzz ne font pas prospérer longtemps. Il faut donc soutenir des gens comme toi Pascal. Je te soutiens parce que je me rends service à moi-même en le faisant. Nous avons fabriqué des monstres, des gens qui sont en conflit avec eux-mêmes. Alors Pascal Konan, bravo pour ce que tu fais. J’ai la possibilité de faire la promotion de ce que tu fais. Et je m’engage. Le public est complice de cette dérive. Quand on n’est pas capable de différencier les choses, quand on n’est pas capable de féliciter Himra qui vient de remporter un prix aux récents Flammes à Paris, c’est qu’il y a quelque chose qui cloche dans notre société. Le public aime, adore les mensonges sur les gens. Mais, moi, je n’aime pas ces bêtises. Ce ne sont pas les 30 millions d’Ivoiriens qui sont dans le buzz. Il faut alors croire qu’il y a de l’espoir ».

Fasciné par le message que véhiculent les toiles de Pascal Konan, John Zaïbo Jay n’a pas manqué de rendre hommage à l’artiste qu’il a reconnu n’avoir jamais eu l’occasion de rencontrer. « Pascal Konan croit en ce qu’il fait. Et nous sommes ici parce que nous croyons en ce qu’il fait. Les choses qui sont faites avec passion prospèrent toujours. Moi, j’ai foi. Thierry (Dia) m’a contaminé avec ses histoires de tableaux. A force de me bassiner les oreilles, j’ai commencé à avoir de l’intérêt pour les arts plastiques. Les leaders d’opinion sont importants pour recadrer la société. Mais ceux d’ici ne sont pas à la bonne place. Ils ont échoué. Je fais ici solennellement la promesse de faire la promotion de Pascal Konan dans mon média. C’est ma contribution. Je ne prends pas un rond ».

Le rôle des réseaux sociaux dans la démocratisation des arts du spectacle 

Henri N’Koumo, directeur des Arts plastiques et visuels au ministère de la Culture et de la Francophonie, penche pour ce que les réseaux sociaux ont, oui et non, démocratisé les arts du spectacle. Et de s’expliquer : « Les réseaux sociaux ne sont pas une composante d’un spectacle, mais le rendent visible. Il ne faut pas ici écarter cette notion de réseau social qui n’est pas une composante de l’espace du spectacle ».

Invitée à la Biennale de Venise 2026 en tant qu’exposante, Wêrê Wêrê Liking épouse Gnepo va convoquer l’histoire. « Ma première exposition internationale, c’était ici en Côte d’Ivoire, précisément en 1975. Je n’ai jamais eu une idée de critique derrière mon art. Je n’ai jamais eu de manager. Je suis passionnée. Je continue de produire, donc de travailler. L’année dernière, j’ai été invitée à Sao Paolo. Je n’ai pas candidaté pour y être. J’y suis allée avec mes sculptures. Mes sculptures, je les peins. Je fais donc des sculptures peintes.Je ne suis pas spécialiste des biennales. Je suis autodidacte. C’est quand je m’apprêtais à aller à Sao Paolo au Brésil que j’ai appris que j’ai été sélectionnée pour la Biennale de Venise ».

La formation est-elle primordiale pour faire de l’art ?

Est-ce que la formation est primordiale pour faire de l’art ? Les réponses sont partagées. Pour Henri N’Koumo, il faut d’abord convoquer l’histoire pour répondre à cette question. Ce qu’il a fait en rappelant l’histoire sur l’académisme qui « n’a pas pour vérité de perpétuer l’art », est-il certain. Et de relever que « l’art, pour retrouver son authenticité, doit s’émanciper des principes académiques ».

Dans la même veine, il a attesté que « les grands artistes d’aujourd’hui ne sont pas sortis de l’école ou, si c’est le cas, ils nient les principes de l’école. L’académisme, l’école piègent. Ce sont les iconoclastes, dans le domaine de la littérature notamment, qui ont redonné vie à la littérature, ont fait avancer la littérature. Tel est le cas d’Amadou Kourouma qui a malinkisé l’écriture française ».

Fait que conteste Pascal Konan. « L’académisme ne piège pas. Il peut certes le faire. Mais dire que la formation piège, c’est ouvrir la voie au désordre. L’académisme permet aux artistes d’expliquer leurs œuvres, leur approche, de se doter d’une technique. La formation est donc importante à plusieurs niveaux. Il est toujours bien d’avoir la culture de sa culture. Et faire l’école, ça fonctionne. L’art, c’est l’école des règles et des non-règles. Nous sommes les purs produits de l’Ecole des Beaux-Arts. Nous ne sommes pas que des créateurs d’images. Il faut aussi pouvoir expliquer l’œuvre. A l’école,  on apprend les règles comme la composition », a noté Pascal Konan. Qui est soutenu par Thierry Dia : « Il y a beaucoup plus de bons peintres qui ont fait l’école que des autodidactes. La formation est très importante. Les autodidactes ont fait ou font des ateliers. Et les ateliers, c’est aussi une école ».

Wêrê Wêrê Liking, elle, précise que l’œuvre d’art est, selon les Asiatiques, finie que par celui qui la consomme. « Moi, je n’arrive pas à expliquer mes tableaux. Mais ceux qui ont fait des formations arrivent à expliquer leurs œuvres. On peut avoir l’académisme ou pas, mais on arrive à créer son propre académisme. Je ne demande jamais à un peintre de m’expliquer son œuvre. Nous sommes obligés de penser que l’art peut s’exprimer sous toutes ses formes », s’est-elle réjouie.

En somme, il faut reconnaître que oui, l’art contemporain peut encore transformer la perception du monde et éveiller les consciences, mais il ne le fait plus comme une avant-garde triomphante. Sa puissance est devenue plus fragile, plus contextuelle, et souvent plus locale : elle tient dans des formes d’intervention, de participation, de déplacement du regard, ou de résistance à la spectacularisation. Autrement dit, il n’abolit pas le spectacle; il peut encore fissurer son évidence.

Marcellin Boguy

 Légende photo : Le plasticien Pascal Konan (à gauche) a pris une part active à cet 12éme apéro art organisé à a galerie Houkami Guyzagn.

 

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