Alors que les solutions internationales montrent leurs limites face aux conflits africains, la Côte d’Ivoire explore une voie ancestrale. Plongée dans l’univers méconnu des mécanismes traditionnels de paix, à l’épreuve des défis contemporains et du contexte électoral tendu de 2025.
Sous l’ombrage d’un fromager centenaire dont les racines semblent aussi anciennes que la tradition elle-même, Nanan Atta Koffi, chef de village dans la région du Gontougo, écoute avec une attention sacerdotale les doléances de deux familles en conflit. Le vieil homme, dont le pagne blanc immaculé contraste avec la terre ocre, incarne une institution millénaire. A quelques centaines de kilomètres de là, dans les bureaux climatisés d’Abidjan, des experts internationaux épluchent des dossiers épais pour élaborer un nouveau plan de stabilisation post-électorale doté de plusieurs millions de dollars. Deux univers, deux conceptions de la paix qui trop souvent s’ignorent.
Pourtant, les chiffres sont accablants. Selon les Nations Unies, plus de 60% des opérations de paix en Afrique échouent à établir une stabilité durable cinq ans après leur déploiement. La Côte d’Ivoire, qui s’apprête à vivre des élections présidentielles potentiellement explosives en octobre 2025, pourrait-elle trouver dans sa riche tradition coutumière des solutions plus efficaces que les coûteux dispositifs internationaux ?
L’énigme de la légitimité traditionnelle
Dans la pénombre de sa cour royale à Assinie, Nanan Assi, 72 ans, chef du village depuis quarante années, se remémore son initiation : « Dès l’âge de cinq ans, on m’a confié à mon grand-oncle, lui-même ancien chef. Pendant quinze ans, j’ai appris l’art subtil de parler sans blesser, de trancher sans diviser. » L’héritier, chez les Akan, le futur chef est choisi dans la famille royale après des années d’observation. Cette formation rigoureuse illustre le premier mode d’accès à la chefferie : l’hérédité, qui concerne 68% des chefs traditionnels ivoiriens selon une étude de l’Université de Bouaké.
Mais d’autres voies existent. L’élection par les sages chez le peuple Sénoufo. Un conseil de sept notables âgés soumet les candidats à des épreuves secrètes. « J’ai dû résoudre trois conflits familiaux sans jamais prendre parti ouvertement », raconte un chef de village de Korhogo. Le mérite exceptionnel dans certaines communautés bété est le passage obligé pour devenir chef. La chefferie se gagne. Il n’y a donc pas de candidature pour être chef chez les Bété. « J’avais déjà longuement aidé à l’émergence de mon village en contribuant, par exemple, à lui donner une école primaire publique. Mais j’avoue que c’est quand j’ai réussi, en 2012, à réconcilier définitivement des familles autrefois opposées à cause des problèmes fonciers, que le village m’a choisi. Quand je dis le village, je veux parler des anciens ou sages, les familles, les notables et le chef de terre. Je ne m’y attendais pas du tout », témoigne un chef de village à Gagnoa.
Les attributs sacrés du pouvoir
Le pouvoir traditionnel s’incarne dans des objets chargés de symboles. Le siège royal, taillé dans le bois d’un arbre sacré, souvent un iroko plusieurs fois centenaire. Il représente la continuité dynastique. « Un chef sans siège est comme un arbre sans racines », explique le professeur N’Guessan, anthropologue à l’Université Félix Houphouët-Boigny. Le langage des devinettes également est un attribut sacré du pouvoir. Le langage du chef est codé. Il parle par des proverbes et des paraboles qui remplacent les lois écrites. « Un chef qui parle clair perd son peuple », enseigne Tchiffy Kabo Alphonse, chef du village de Guiguia, dans le canton Paccolo, département de Gagnoa. « Quand un chef dit ‘’le fleuve a soif’’, cela peut signifier que les jeunes doivent cesser leurs querelles », décrypte une étude de l’INALCO sur les proverbes akan. Selon une enquête menée par l’Université de Bouaké en 2024, 68% des chefs ivoiriens sont issus de lignées royales, 22% élus, 10% méritants.
L’érosion d’une institution séculaire
Les archives de l’administration française révèlent une entreprise systématique de sape des autorités traditionnelles. De 1887 à 1960, la colonisation a créé des ‘’chefs de canton’’ fantoches, souvent illettrés et corrompus. « Sur 200 véritables chefs en pays baoulé, 120 furent exilés au Gabon », note l’historien Jean-Pierre Dozon dans ses travaux.
De 1960 à 2000, les gouvernements post-indépendance ont achevé le travail. « On nous a réduits au rôle de courroies de transmission pour les partis uniques », se lamente un chef coutumier de la sous-préfecture de Dabou. Donnée éloquente, le budget annuel alloué aux 200 chefs traditionnels ivoiriens, représente moins de 1% du coût d’une seule mission onusienne de trois mois dans le pays (Sources : Ministère de l’Intérieur/ONU).
Les mécanismes de résilience
Malgré tout, certaines pratiques ont survécu. La parenté à plaisanterie, ce système d’alliance entre ethnies, permet des échanges verbaux violents mais interdit toute agression physique. « Un Dioula peut traiter son ‘’cousin’’ Sénoufo de voleur, mais leur pacte ancestral empêche la violence », explique un notable d’Odienné. Chez les Malinké et Sénoufo, chez les Dida et Abbey, chez les Baoulé et Agni, chez les Yacouba et Gouro, ces alliances ancestrales désamorcent les tensions. Ainsi, le pacte du sang, un rituel à Boundiali, en 2023, a réconcilié éleveurs peuls et agriculteurs locaux après un conflit qui a fait 12 morts. « Le sacrifice d’un bœuf blanc et le partage de la viande ont scellé la paix », raconte un participant.
Le choc des légitimités : le complexe du cadre occidental
Le témoignage, sous couvert d’anonymat, de ce haut fonctionnaire ivoirien (un préfet de région) est révélateur : « Quand je suis revenu de France avec mon diplôme de Sciences Po, je riais de ces vieillards en pagne qui parlaient par énigmes. Il m’a fallu dix ans et une grave crise foncière dans ma région pour comprendre leur sagesse. » Ce décalage a des conséquences tangibles : le drame des terres. Les tribunaux modernes ont créé 15 000 litiges fonciers en dix ans là où les chefs traditionnels en réglaient 80% en moins de trois mois, selon l’ONG Land Matrix. L’échec des DDR, ces programmes de Désarmement-Démobilisation-Réinsertion, selon une étude de 2004 du PNUD, ont un taux d’échec de 65% quand les rites traditionnels de réintégration atteignent 85% de succès.
L’espoir venu de Bondoukou
La nouvelle chaire universitaire, la diplomatie coutumière africaine, inaugurée le jeudi 20 mars 2025, à l’Université de Bondoukou, tente de fusionner les deux mondes pour former des hybrides. Le cours 1 enseigne le Droit international humanitaire et médiation par les ancêtres. Le second cours est celui de la Gestion de crise 2.0 (réseaux sociaux numériques) avec les tam-tams traditionnels et les griots, qui eux sont des réseaux sociaux traditionnels. Et, à l’appui, un stage immersif de six mois dans un village avec un chef traditionnel. « Un proverbe mal interprété peut enflammer un village. Notre rôle est de faire le pont entre ces codes et le langage de l’État », explique Aïssata Konaté, 25 ans, diplômée de l’ENA, qui apprend actuellement dans cette université publique ivoirienne, à décoder les messages des griots.
L’épreuve du feu électoral : Les chefs en première ligne
A Duékoué, épicentre des violences post-électorales de 2010-2011, un système d’alerte innovant a été mis en place. « Les femmes qui vont chercher l’eau à l’aube sont nos meilleures sentinelles. Leur façon de chanter en revenant du puits nous indique le niveau de tension », explique un chef local. Ailleurs, à Bouaké, c’est le langage codé qui est mis en place en attendant les campagnes électorales futures. « Quand je dis ‘’la mangue est mûre’’, tout le village sait qu’un candidat instrumentalise les jeunes », explique Nanan N’Goran, chef de village à Bouaké.
Malheureusement, ces chefs traditionnels ne sont pas tous encore à l’abri de la récupération politique. Une enquête de l’ONG Indigo Côte d’Ivoire révèle que 40% des chefs subissent des pressions pour soutenir des candidats. 25% avouent avoir reçu des offres d’argent ou de matériel. La solution viendra-t-elle du « serment du pagne blanc », un rituel où les chefs jurent sur les esprits ancestraux de rester neutres ?
Et si l’Afrique sauvait l’Afrique ?
Alors que le soleil décline sur Bondoukou, des étudiants en costume cravate discutent avec des chefs vêtus de pagnes tissés à la main. Cette image résume le défi : construire une paix qui ne soit ni un copier-coller des modèles occidentaux, ni une nostalgie folklorique du passé, mais une synthèse vivante des deux héritages. Comme le dit le proverbe akan que cite le professeur Amoa Urbain : « Un vieux baobab ne se déracine pas par une seule tempête, mais il doit savoir plier sous les nouveaux vents. »
Robert Krassault
Légende photo : Les participants au rendez-vous de Bondoukou.


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