Le Sahel, depuis plus de deux décennies, est en proie à une crise sécuritaire sans précédent. Des groupes djihadistes tels que le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) ou l’EIGS (État islamique dans le Grand Sahara) exploitent les failles étatiques, les inégalités socio-économiques et les tensions communautaires pour étendre leur emprise. Face à cette menace, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) tente de coordonner une réponse régionale. Mais entre rivalités institutionnelles, limites des stratégies militaires et dépendance envers des acteurs extérieurs, le chemin vers la stabilisation reste semé d’embûches.
Créé en 2017, le G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) incarne la première tentative de réponse militaire collective, via une Force conjointe soutenue par l’Union européenne (UE) et la France. Pourtant, ses résultats sont mitigés : manque chronique de financements, équipements défectueux et retrait progressif de membres comme le Mali, qui a quitté l’alliance en 2022 après son rapprochement avec la Russie.
De son côté, la CEDEAO, qui regroupe 15 États, dont certains non sahéliens, a lancé en 2020 son « Plan d’action contre le terrorisme ». Doté d’un budget théorique d’un milliard de dollars, ce plan prône une approche intégrée, combinant renseignement et opérations militaires. Mais les rivalités persistent. « Les pays du G5 reprochent à la CEDEAO de vouloir imposer une logique ouest-africaine, sans comprendre les réalités sahéliennes », explique un diplomate français résidant à Abidjan sous couvert d’anonymat.
Coordination des forces : La CEDEAO face au G5 Sahel, un jeu de pouvoirs ?
La coexistence des deux structures engendre des doublons. En 2022, alors que la Force du G5 peinait à mener des patrouilles transfrontalières, la CEDEAO annonçait le déploiement d’une « force antiterroriste » de 5 000 hommes – projet toujours en suspens, faute d’accord unanime.
Les bombardements et les opérations « terre brûlée » n’ont pas enrayé l’insécurité. Au Burkina Faso, 40 % du territoire échappe au contrôle de l’État, et les attaques ont quadruplé entre 2020 et 2023. « On ne peut pas gagner cette guerre par les armes seules. Les groupes armés prospèrent parce que l’État est absent dans les zones rurales », souligne Ibrahim Maïga, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS).
Les limites des réponses militaires : Le développement rural et le dialogue, des solutions trop lentement mises en œuvre ?
Des initiatives locales émergent. Au Niger, le programme « Zones de résilience », financé par l’UE, vise à renforcer les services éducatifs et sanitaires dans les régions de Tillabéri et Tahoua. Au Mali, des dialogues communautaires ont permis des trêves précaires entre agriculteurs et éleveurs. Mais ces projets, souvent ponctuels, manquent de coordination. « Les bailleurs privilégient les projets visibles, comme la construction d’écoles, mais négligent le renforcement des systèmes de gouvernance locaux », critique une responsable d’une ONG basée à Dakar au Sénégal.
Le dialogue avec les groupes armés reste tabou. En 2023, la CEDEAO a exclu toute négociation avec les djihadistes, contrairement à l’approche pragmatique adoptée par le Tchad ou la Mauritanie. Pourtant, des succès locaux, comme la reddition de combattants au Niger après des médiations tribales, suggèrent que cette voie mériterait d’être explorée.
Collaboration avec les acteurs extérieurs : Un soutien nécessaire, mais à double tranchant
L’UE (Union européenne) et les États-Unis sont des partenaires incontournables. Bruxelles a alloué 4,6 milliards d’euros au Sahel entre 2014 et 2024, mêlant aide humanitaire et soutien aux forces armées. Washington, via l’AFRICOM, fournit drones et formations militaires. Mais cette aide est conditionnée à des critères démocratiques, source de tensions après les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
La France, acteur historique, a vu son influence s’effriter après le retrait de l’opération Barkhane en 2022. Son départ a créé un vide partiellement comblé par la Russie et le groupe Wagner, présents au Mali et en Centrafrique. « Wagner promet des résultats rapides, mais ses méthodes contre-insurrectionnelles exacerbent les violences contre les civils », alerte un rapport de l’ONU en 2023. Cette concurrence d’influence fragilise la CEDEAO. « Les pays sahéliens jouent désormais les puissances extérieures les unes contre les autres, ce qui sape la cohésion régionale », déplore Gilles Yabi, fondateur du think tank Wathi.
Vers une stratégie globale ?
La lutte contre le terrorisme sahélien exige une refonte des approches. Si les opérations militaires restent nécessaires pour contenir les groupes armés, elles doivent s’articuler avec des politiques de développement inclusif et des mécanismes de justice transitionnelle. La CEDEAO, en dépit de ses lacunes, demeure le cadre le plus légitime pour orchestrer cette réponse. Mais pour y parvenir, elle devra surmonter ses divisions internes et repenser sa relation avec des partenaires extérieurs souvent guidés par des intérêts géopolitiques divergents.
En attendant, les populations sahéliennes paient le prix fort : 2,8 millions de déplacés, des écoles fermées, des terres abandonnées. Comme le résume une habitante de Gao, au Mali (France 24, 2024) : « On nous parle de stratégies et d’alliances, mais nous, on attend juste de pouvoir cultiver nos champs en paix. »
Robert Krassault
Légende photo : La menace terroriste et djihadiste constitue une grande préoccupation pour les pays en Afrique.
Encadré
L’urgence d’une paix durable
Alors que la région traverse une nouvelle crise politique après le coup d’État au Niger en juillet 2023, la CEDEAO se trouve à un carrefour. Sans une volonté commune de privilégier le long terme sur les gains immédiats, le Sahel risque de sombrer davantage, entraînant dans sa chute toute l’Afrique de l’Ouest.
R.K


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