Dans cette tribune qu’il a intitulée « IDH – Nos performances décryptées : l’art de célébrer le minimal / La fabuleuse épopée du 157ᵉ meilleur pays du monde », l’Ivoirien Dr. Parfait Kouacou, professeur à l’Université Drexel en Pennsylvanie et vice-président de l’Institut de Recherche de la Diaspora Ivoirienne (IRDI), un think tank dédié aux questions politiques, économiques et sociales de la Côte d’Ivoire, livre son point de vue sur le positionnement de la Côte d’Ivoire relativement au classement mondial de l’Indice de développement humain (IDH).
Mes chers compatriotes, sortez les tam-tams et préparez le tchapalo ! La nouvelle est tombée : nous avons gagné CINQ places au classement mondial de l’Indice de Développement Humain ! Oui, vous avez bien entendu : la Côte d’Ivoire est désormais le 157ᵉ meilleur pays du monde sur 193. Nous conservons notre position stratégique dans les profondeurs du classement, parmi les 40 derniers. Quelle fierté ! Quelle audace ! Grâce à notre bond héroïque de +0,017 point (de 0,565 à 0,582), nous figurons dans le Top 5 mondial des pays ayant le plus progressé. On imagine déjà les manchettes de Fraternité Matin : « LA CÔTE D’IVOIRE DANS LE TOP 5 MONDIAL ! » (Sans préciser qu’il s’agit du Top 5 des progressions et non du classement général mais qui s’en soucie ?)
L’espérance de vie : vivre moins mais souffrir intensément !
Réjouissons-nous : notre espérance de vie atteint fièrement 61,9 ans. Certes, c’est plus de 14 ans de moins que les Cap-Verdiens (76,1 ans), mais qui veut vraiment traîner une décennie de plus dans la galère ? Nous avons optimisé notre temps : vivre moins, mais souffrir intensément ! D’ailleurs, c’est prouvé : moins on a de quoi vivre longtemps, plus nos dirigeants s’offrent la longévité… ailleurs, et en première classe. Les « officiels» et leurs familles vivront encore plus vieux, surtout après le partenariat avec Corsair pour voyager facilement vers l’hôpital américain de Paris.
La scolarité : à quoi bon perdre son temps à l’école ?
Nos adultes ont en moyenne 4,9 ans de scolarisation. Le Ghana ? 7,5 ans. Le Cap-Vert ? 7,3 ans. Mais franchement, pourquoi gaspiller tant d’années à apprendre, quand à 10 ans déjà, on peut rejoindre les plantations de cacao ou les mines clandestines pour nourrir ceux qui, à 60 ans, sont déjà invalides sans aucune aide de l’État ? Ici, on forme des entrepreneurs précoces, pas des intellectuels inutiles. On comprend donc cette richesse de millions d’entrepreneurs pauvres, pendant que nous avons une explosion du nombre de « riches salariés »… gracieusement payés sur vos impôts ! Et puis, moins d’éducation, c’est moins de contestation politique. Une stratégie de stabilité éprouvée !
La santé : mourir jeune pour économiser sur les retraites
Notre mortalité des enfants de moins de 5 ans est tout simplement exemplaire : environ 90 décès pour 1 000 naissances vivantes contre seulement 45 au Ghana. Mais voyons le bon côté des choses : on fait des économies sur les frais de scolarité et, surtout, on réduit le nombre d’électeurs hostiles. Ceux qui partent tôt ne réclament ni bourses, ni soins, ni démocratie.
Pendant ce temps, rassurez-vous : les “officiels” – pas vous, ni moi – s’envolent fièrement, à vos frais, avec Corsair pour se soigner en Europe. Vous l’avez entendu à la télévision : c’est l’émergence… en vol direct. Quant à vous, chers compatriotes, la CMU vous offre, sans cotisation, une expérience unique de guérison par la foi… et beaucoup, beaucoup de patience.
Et pour les curieux, sachez que l’accord signé avec Corsair est si généreux que même le patron de la compagnie a dû préciser : tous ces milliards ne finiront pas vraiment chez Corsair. Non, l’argent reprendra tranquillement le chemin habituel… y compris la fameuse route de l’hôpital Mère-Enfant. No pity in business, même en pleine «émergence » !
Démocratie : le grand spectacle permanent
Notre démocratie brille à l’international : Freedom House nous classe élégamment parmi les « partiellement libres », avec un score de 49 sur 100 dans le rapport Freedom in the World 2025. Le Ghana traîne, depuis des années, sa réputation de « pays libre » et, comble de l’arrogance, il nous devance même à l’IDH ! Mais enfin, trop de liberté, c’est perturbant, non ? Chez nous, 38 % de participation électorale suffisent à légitimer un gouvernement. Les 62 % restants ? Certainement trop occupés à survivre pour perdre du temps dans les urnes.
Et puis, chez nous, moins on est compétent, plus on est ministre. Pas de débat contradictoire, et surtout, une reconnaissance éternelle à ceux qui vous ont placés là. Les esprits indépendants du genre Tidjane Thiam, qui osent refuser des postes de ministre en France, ne peuvent qu’ouvrir les yeux des Ivoiriens… et ça, c’est dangereux ! Il faut donc les écarter à tout prix. Mieux vaut des ministres qui se réclament fièrement « moutons », ou qui recommandent à des responsables politiques de garder leurs ambitions politiques uniquement dans leur chambre conjugale.
Ici, tant que vous n’ambitionnez pas d’être président, le Palais vous est grand ouvert, jour et nuit. Mais à la moindre ambition, les portes se referment aussitôt. Officiellement, on fait circuler que vous fuyez le pays. Officieusement, vous recevez des menaces bien concrètes… quotidiennement.
Le miracle ivoirien face à l’insolence de nos voisins
Pendant que nous festoyons à la 157ᵉ place, ces prétentieux de Ghanéens paradent à la 143ᵉ, et les Cap-Verdiens à la 135ᵉ. Ils osent même se proclamer « démocraties imparfaites », alors que nous sommes, depuis toujours, de fiers régimes hybrides ! Et la preuve de notre équilibre subtil entre discipline et liberté est là : la Côte d’Ivoire a un score tout à fait respectable de 49 sur 100 dans le rapport Freedom in the World 2025 de Freedom House.
La dépendance totale de notre justice est inscrite dans tous les rapports, et la liberté politique n’existe que pour les opposants soigneusement calibrés pour ne jamais dépasser 1 % de l’électorat. Nous affichons fièrement 19/40 pour les droits politiques – juste assez pour organiser des élections à suspense zéro – et 30/60 pour les libertés civiles – amplement suffisant pour organiser des concerts de soutien au régime et des marches enthousiastes contre ces dangereux cyberactivistes dissidents. Vous irez en prison si vous manifestez pour les droits du travail !
La vérité sur notre « progression au Top 5 »
Les chiffres, sortis de leur contexte, sont une véritable mine d’or pour entretenir votre fierté… dans la misère ! Si le Burkina Faso, avec sa progression de +0,021 – meilleure que la nôtre ! – devait célébrer comme nous, il faudrait immédiatement décréter une semaine fériée nationale, vu le contexte ! Le Togo, premier de l’UEMOA en 2024, ou le Bénin, en tête en 2019, n’ont fait aucun tapage, conscients de l’insignifiance de ce rang et des défis bien réels. Mais chez nous, chaque miette de progrès devient un festin médiatique, retransmis en direct avec tambours et trompettes !
Beaucoup ignorent qu’à ce rythme glorieux, il nous faudrait à peine 50 ans pour atteindre, peut-être, le niveau actuel du Cap-Vert, s’il venait à stagner un jour. Mais d’ici là, surtout, ne gâchons pas la fête avec de tels détails : eux seront déjà dans le club des pays développés, et nous… toujours fièrement installés dans le Top 5 des progressions statistiques !
Alors que notre dette publique flirte joyeusement avec les seuils d’alerte du FMI, réjouissons-nous : nous sommes incontestablement les champions du monde de la célébration de la médiocrité ! Applaudissez, mes chers compatriotes, applaudissez bien fort ! Votre espérance de vie diminue peut-être pendant que vous lisez ces lignes… mais votre niveau de satisfaction, lui, est officiellement au sommet. Du moins, dans les éditoriaux de la presse gouvernementale !
Sauf que, dans les couloirs feutrés du pouvoir, le RHDP ne dort que d’un œil : et si, par malheur, Gbagbo, Blé Goudé, Soro et ce terrible ingénieur de Thiam étaient autorisés à concourir ? Même ce bonheur immense deviendrait soudain un mirage… Quelle inconséquence ! Toute ressemblance avec des faits réels est, hélas, beaucoup trop volontaire.
Dr. Parfait Kouacou
Drexel University, Département de Global Studies Directeur académique, Mandela Washington Fellowship
Chercheur affilié, Africana Studies Program. Vice-Président de l’Institut de Recherche de la Diaspora Ivoirienne (IRDI)
Légende photo : Dr. Parfait Kouacou, enseignant à la Drexel University aux Etats-Unis d’Amérique.


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