Interview / Marcel N’Guessan Essoh (artiste-plasticien) : « Le marché de l’art impose souvent des styles »

L’artiste-plasticien Marcel N’Guessan Essoh, qui capitalise près de 35 ans dans la pratique de son art, expose, du 27 juin au 25 juillet 2024, au centre d’art La Rotonde des arts contemporains sis à Abidjan-Plateau. A l’occasion du vernissage de cette exposition intitulée « Régénération », le jeudi 27 juin, il s’est ouvert à nous. Il parle, outre naturellement de son exposition, de son travail, de sa vision, de ses expériences faites d’anecdotes et de ses attentes.

Le Monde actuel : Vous exposez du 27 juin au 25 juillet 2024 à la Rotonde des arts contemporains en présentant 32 pièces. Votre exposition s’intitule « Régénération ». Pourquoi cet intitulé et à quoi faites-vous allusion ?

Marcel N’Guessan Essoh : Je renais comme le sphinx, dit-on. Dans les sociétés africaines, notamment la société ivoirienne, il y a beaucoup de richesses au niveau de nos traditions, de notre culture notamment. Et il y a des éléments qui nous offrent l’occasion de ne pas déprimer, de ne pas aller à l’aventure et mourir dans la mer. C’est un message qui s’adresse aux jeunes, aux vieux, en somme, à tout le monde. Tout simplement pour dire qu’il y a de la matière. Les hommes sont naturellement bons. Il y a de belles femmes. On a aussi des matières qui nous interpellent telles que nos pagnes. On les porte aussi pour se régénérer. C’est donc tous ces éléments qui me permettent d’entrer dans la peinture qui est aussi une réalité. C’est ce travail que j’appelle Régénération.

Que représente cette exposition dans votre carrière après « Les grosses têtes » en 2006 et « Joies et tourments » en 2013 ?

Quand je prends du recul, je vois que mon travail est arrivé à maturité. Parce que ça me fait près de 35 ans que je travaille. C’est vrai qu’avec l’enseignement, on devient naturellement plus rigoureux. On a même aussi peur. Parce que quand on va raconter des choses devant les étudiants, ces derniers vous attendent au tournant pour voir ce que vous avez dans le ventre. C’est donc un travail de maturité qui m’a donné le temps de prendre du recul, de réfléchir, de faire un travail de création. Je suis aujourd’hui très satisfait de ce travail, au vu de tout ce que j’ai comme repères au niveau des tableaux que j’ai peints et qui se trouvent , pour certains, dans des liens privilégiés et prestigieux.

Combien de temps avez-vous mis pour réaliser les tableaux de cette exposition ?

Disons depuis 2005 jusqu’à maintenant. Vu qu’il y a des toiles qui datent de 2005. Parce que quand vous regardez comment je m’y prends, vous verrez qu’il y a des tableaux, comme le dit mon ami James Koko Bi, qui étaient morts et qu’il m’a fallu faire revivre. J’ai donc pris ma seringue pour les piquer afin qu’ils reprennent vie. Il y a beaucoup d’éléments qui interviennent dans ce processus, tel l’acide. J’ai eu recours à beaucoup de matières pour leur redonner vie. Et ce que moi, je recherche, c’est la vie. Dans nos mentalités, on nous apprend que le raphia est tissé à l’image de l’Homme. Si vous êtes tissé comme le raphia, vous devez prendre soin de vous-même tel qu’on le fait avec le raphia. Parce que vous n’êtes pas n’importe quoi ; vous n’êtes pas n’importe qui. Ce sont des matières qui nous interpellent par rapport au destin de l’Homme. L’Homme qui doit être légitimé.

Il y a longtemps que vous avez été au cœur d’une exposition de peinture. Qu’est-ce qui explique tout ce temps mis pour revenir sur le devant de la scène ?

En tant qu’enseignant, il nous faut être rigoureux, mais ne pas être rigoureux par rapport aux étudiants. Il faut être rigoureux par rapport à soi-même. Donc un travail de création, un travail de maturité demande forcément du temps. Je me rappelle, si mes souvenirs sont encore bons, que mon maître Santoni passait toute une année à ne réaliser qu’un seul tableau. Je me disais : il est doué, il est talentueux. Pourquoi passe-t-il toute l’année à ne faire rien qu’un seul tableau ? Mais j’ai compris par la suite qu’un tableau, ce n’est pas que l’image. Il faut donc aller au-delà de l’image. Parce que l’image, au niveau de la création, fait appel à vos facultés sensorielles, esthétiques et spirituelles. Il y a même ce qu’on appelle les visitations. Moi, j’ai vécu cette expérience. Et ça plaît de reconnaître que plusieurs artistes dont Picasso affirment qu’ils sont entrés en sympathie avec les masques. Ce sont des choses qui existent effectivement. Dans le travail, vous découvrez une autre dimension de votre être, de votre personne, de votre personnalité. C’est ça qui est intéressant quand on peint.

Dans cette veine, on est tenté de vous demander avec quoi vous êtes entré en communication dans le cadre de cette exposition. En fait, avec quel esprit ?

L’exposition « Régénération » devait être montée depuis 4, voire 5 mois.  Le travail dans notre domaine, c’est beaucoup d’angoisse. Un jour, fatigué, j’étais allongé sur mon lit. Et, dans mon état de somnolence, j’ai vu ce que je devais faire. En fait, le tableau que je devais peindre était projeté sur le mur.

J’ai un tableau qui se trouve au Palais de la Culture. C’était une commande que le ministère de la Culture m’avait passée, tout en me précisant que je devais l’avoir fini pour l’inauguration du Palais de la Culture. Ce tableau devait orner la salle VIP du Palais de la Culture. Et ce sont jusqu’à 4 millions de Fcfa que le ministère me proposait pour cette commande. 4 millions de Fcfa, c’est une belle somme d’argent. Je ne pouvais laisser passer une telle occasion. Je me suis donc mis au travail. Et les gens qui me rendaient visite à cette période-là me disaient immanquablement à la vue de la toile : « C’est joli, mais il reste un truc… ». Alors, dans une de mes prières, j’ai parlé au Tout-Puissant en ces termes : « Seigneur, Toi aussi, Tu dis que Tu existes et Tu vas laisser 4 millions de Fcfa m’échapper aussi facilement ? ». Sur-le-champ, j’ai vu une apparition dans ma chambre : une sorte de lumière dorée et la toile que je devais peindre m’est apparue sur le mur. Avec les couleurs. Et le Seigneur m’a dit ce qu’il fallait faire dans la réalisation de ce tableau. Je me suis alors levé sans en parler dans mon entourage. J’ai pris mes pinceaux et mes couleurs, et me suis mis à la tâche. Après, quand j’ai appelé les amis dont Henri N’Koumo pour venir me donner leurs appréciations, tous m’ont dit : « Non ! Il ne faut plus toucher. C’est ce qu’on cherchait ».

Ce sont des choses qu’on n’arrive pas à expliquer à nos étudiants. Mais ce ne sont pas des choses cartésiennes, des choses que l’on peut expliquer de façon scientifique. Ce sont des expériences uniques. Et quand on les vit, ceux qui vous écoutent sont dubitatifs. Il leur faut peut-être vivre ce genre de visitations pour comprendre qu’elles existent vraiment.

Vous rappelez que vous êtes enseignant. Est-ce que votre travail a aussi un caractère académique ? Si oui, en quoi l’est-il ?

La chance qu’on a, c’est qu’ici, le commissaire de mon exposition est un éminent critique, un esthète. C’est quand même quelqu’un qui suit assidûment le travail des artistes. Je suis donc très heureux de l’avoir eu comme professeur d’esthétique de philosophie à l’Ecole des Beaux-Arts. Et j’estime que « Régénération » est une exposition à la fois scientifique et académique dans la mesure où le visiteur peut voir le travail technique qui a été fait. C’est un travail technique qui interpelle et qui creuse. C’est aussi un travail pédagogique dans la mesure où c’est formateur. Alors, l’un mis dans l’autre, cette exposition est instructive.  Il y a, en outre, un catalogue en vente qui explique le travail scientifique et pédagogique qui a été fait. J’estime qu’on a gagné. La Côte d’Ivoire est un pays émergent, un pays jeune. Je pense que la mémoire que nous n’avons pas est petit à petit en train de se mettre en place. D’ailleurs, dans cette dynamique, notre ministère de tutelle nous a promis que, bientôt, nous aurons des musées un peu partout en Côte d’Ivoire. Tout cela s’inscrit dans la vision que nous avons.

Dans quelle catégorie l’on vous retrouve et aussi quel est votre mouvement artistique ? 

Moi, je suis un maître. Et, au niveau de la création, on peut être figurateur, semi-figurateur et on peut être abstrait. Mais, dans le figuratif, on peut trouver de belles choses. Toutefois, moi, je suis un peintre de la matière. Le marché de l’art impose souvent des styles. Et il te dicte des choix à faire. Déjà, je peux être classé dans le mouvement semi-figuratif,  l’abstrait, même le figuratif. Ça dépend.

Outre le raphia tissé, quelle autre matière utilisez-vous dans votre travail ?

Je fais des empattements. Tout à l’heure, Pr. Yacouba Konaté en parlait justement. Quand on regarde l’aspect relief qui a rompu avec l’académisme qu’on a eu dans les premiers moments de l’Ecole des Beaux-Arts où on imitait les maîtres, les exploits, les couleurs et tout ça, on comprend que les choses ont beaucoup évolué. Et, maintenant, chacun vient compléter son travail de recherche en y ajoutant quelque chose qui lui est propre. Au total, il faut seulement retenir que je suis un peintre de la matière et des couleurs.

Enfin, qu’est-ce qui explique votre préférence pour les couleurs vives ?

Dans mon travail, je parle du destin de l’Homme. Quand je prends le slogan : la Côte d’Ivoire est belle de ses traditions; la Côte d’Ivoire est riche de sa culture, ces couleurs doivent nous interpeller pour ne pas que nous arrivions à sombrer. Il faut, à chaque fois, quel que soit l’âge, que les gens surtout croient en eux et se mettent au travail. Quand on se met au travail, surtout dans le domaine des arts, on arrive toujours à ses fins. C’est certes difficile, mais il faut croire, l’abnégation payant toujours. Et, après, évidemment, on arrive à trouver sa véritable voie.

Entretien réalisé

 par Marcellin Boguy 

Légende photo : L’artiste-plasticien Marcel N’Guessan Essoh : «Quand je prends du recul, je vois que mon travail est arrivé à maturité ».

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