Les 17 et 18 mars 2025, le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont successivement claqué la porte de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), une structure mise en place par les pays ayant en commun la langue française. Ces trois pays, à travers des notes diplomatiques officielles, ont prévenu les responsables de l’institution francophone de leur décision de quitter définitivement l’OIF dont ils sont pourtant des membres-fondateurs et figurant parmi les premiers membres. L’OIF a été créée à Niamey, capitale nigérienne, en 1970 sous l’impulsion principale de feu Hamani Diori, premier chef d’Etat du Niger.
Le Niger, le Burkina Faso et le Mali, pays dirigés par des militaires, ont été suspendus de plusieurs organisations sous-régionales et internationales dont l’OIF pour, soulignent ces organisations, avoir « mis fin brutalement au processus démocratique en cours dans ces pays ». Pour assurément marquer leur unité de « destin », ces trois pays se sont coalisés dans une entité qu’ils ont baptisée Confédération Alliance des Etats du Sahel, plus connu sous l’acronyme AES.
Pourquoi les pays de l’AES ont-ils soudainement déserté l’OIF ? « Le Mali ne peut demeurer membre d’une organisation aux agissements incompatibles avec les principes constitutionnels fondés sur la souveraineté de l’Etat », a expliqué vaguement dans une lettre, le ministère malien des Affaires étrangères. En vérité, les pays de l’AES reprochent à l’OIF d’avoir toléré et réintégré les régimes putschistes militaires de la Guniée-Conakry et du Gabon. Mais d’adopter une attitude contraire à l’égard du Burkina Faso, du Niger et du Mali qui demeurent exclus de l’OIF et sous sanctions.
Pour les pays l’AES, c’est la preuve que l’Organisation de la Francophonie agit sous la dictée de la France. Paris ayant adoubé les régimes militaires de la Guinée-Conakry et du Gabon, pendant qu’il entretient des relations exécrables avec ceux du Burkina Faso, du Niger et du Mali, l’OIF conforme ses décisions, estiment-ils, à la volonté de l’Elysée. Au vu de cette situation qu’ils jugent injuste, les pays de l’AES ont décidé unanimement de quitter l’OIF. Nous estimons, à y voir plus sereinement, que les pays de l’AES n’ont pas si tort d’avoir claqué la porte de l’OIF. Il s’agit d’une attitude pour dire « non ! » à ce deux poids, deux mesures. Il revient donc, à notre sens, à l’OIF d’en prendre conscience et d’engager le dialogue avec le Burkina Faso, le Niger et le Mali afin qu’ils reviennent sur leur décision.
Didier Depry
Légende photo : Les généraux Assimi Goita, Tchiani et le capitaine Traoré ; les dirigeants des régimes militaires du Mali, du Niger et du Burkina-Faso
Encadré
« Francophonie: trois départs, et vive la bantouphonie ! »
Dans son éditorial intitulé «Francophonie : trois pays, et vive la bantouphonie ! » que nous vous proposons ci-dessous écrit par le journaliste franco-camerounais Jean-Baptiste Placa, la radio publique française, RFI, porte un regard critique sur le départ des pays de l’AES de l’OIF.
Au tournant du millénaire, nombre d’Africains voyaient chez l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) un acteur décisif de la démocratisation du continent. Marquée par ses silences gênés en rapports embarrassés sur de flagrantes fraudes électorales, l’OIF est abandonnée en groupe, désormais. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont choisi la semaine du 55ème anniversaire de l’organisation pour annoncer leur retrait. Une décision qui constitue un coup dur.
Pour marquer une telle commémoration, le Burkina Faso, le Mali et le Niger auraient pu espérer nouvelle plus réjouissante. Peut-être ces États espéraient-ils un retentissement d’importance, en démissionnant ainsi, en chœur. Mais, dans sa cruauté, l’actualité a fait tomber leur décision à plat, en braquant ses projecteurs sur les présidents rwandais Paul Kagamé et congolais Félix Tshisekedi, à Doha, au Qatar.
L’utilité de l’OIF est source de questionnements
Il n’empêche que, plus que jamais, l’utilité de l’OIF est source de questionnements, dans une Afrique où son rayonnement déclinait déjà passablement. Va-t-elle continuer à feindre l’indifférence ou se repenser, pour inspirer à nouveau confiance à des populations qui ont perdu toute illusion sur ce qu’elle est ?
Sa secrétaire générale avait décliné, lors du dernier sommet, tout ce que n’est pas la Francophonie. Peut-être que l’OIF serait plus convaincante, si elle se contentait d’être ce qu’elle prétend être. À force de mener une politique qui prête trop souvent à confusion, elle en vient à se voir prêter des défauts qui ne sont théoriquement pas les siens. Comme lorsque cet auditeur, dans « Appels sur l’actualité » de RFI, soutient que le but de la Francophonie est de promouvoir la culture française. Ce malentendu s’entraperçoit dans la décision de retrait des trois sortants. À l’évidence, ils semblent certains de faire du tort à la France, en quittant la Francophonie. Alors que, dans les faits, leur départ n’affecte pas plus la France que la Belgique, la Suisse, ou le Canada.
Seuls perdants sont les citoyens ou organisations du Burkina Faso, Niger et le Mali qui se privent de subventions
Dans cette rupture, les seuls perdants possibles sont probablement les citoyens ou organismes de ces trois pays qui vont devoir désormais se passer des petites subventions saupoudrées sur eux par la Francophonie. Certes, au fil des décennies, certaines attitudes ou décisions ont pu conforter une partie de l’opinion dans la certitude que l’OIF servait, à l’occasion, de variable d’ajustement à la diplomatie française. Ainsi, lorsqu’en dépit du soutien de Paris, Boutros Boutros-Ghali est poussé vers la sortie par la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright et a échoué à obtenir un second mandat comme secrétaire-général des Nations unies, le chef de l’État français Jacques Chirac lui offre comme lot de consolation, le secrétariat général de l’OIF.
Comme il l’offrira, en 2002, au président Abdou Diouf, qui avait entre-temps perdu le pouvoir au Sénégal. Même le choix de l’actuelle secrétaire générale a été perçu comme un moyen, pour la France, sceller des relations enfin apaisées avec le président Kagamé, intraitable, jusqu’alors, en raison du génocide.
L’OIF servait de variable d’ajustement à la diplomatie française
Mais, le fait, pour la France, de tirer avantage diplomatique de son poids dans l’OIF ne rend pas illégitime l’application aux régimes putschistes des sanctions prévues par les textes. D’ailleurs, au Commonwealth, l’équivalent anglophone de la Francophonie, les États-membres réunis par la langue, l’histoire, la culture se revendiquent tous de la démocratie, des droits de l’homme et de l’État de droit. Cela alors que leur charte précise que ces États n’ont aucune obligation les uns envers les autres, et que l’intitulé du Commonwealth – littéralement « prospérité partagée » – insiste sur la notion de partenaires libres et égaux qu’ils sont.
Discréditée au sujet de régimes putschistes
Sans doute cette capacité à trouver des excuses à certains putschistes, tout en tenant d’autres à distance. Ces contorsions pour trouver « des évolutions positives en Guinée », alors que les méthodes du général Mamadi Doumbouya sont à peine différentes de celles de ses homologues burkinabè, nigérien et malien. Tant de discrédit enlève à quiconque l’envie de plaider la cause de l’OIF, lorsque, d’un coup, trois de ses membres l’abandonnent. Quant à la langue française, elle n’appartient plus depuis bien longtemps à la seule France. Se proclamer francophone, pour nombre d’Africains, n’est qu’une commodité. Ils sont aussi anglophones, lusophones et, comme dirait l’Ougandais Yoweri Museveni, « bantouphones ».


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