Au cœur d’un espace de plus de 14 hectares où la végétation luxuriante s’entremêle à des sanctuaires sacrés, des universitaires ont découvert ce qui pourrait constituer l’un des témoignages les plus anciens de présence humaine dans la région. Le mercredi 7 mai 2025, le site d’Amoa City, situé à N’Douci, dans la région de l’Agnéby-Tiassa, fondé en 2005 par le Professeur Urbain Amoa, a accueilli une délégation de chercheurs et d’étudiants de l’Université Félix Houphouët-Boigny pour une immersion scientifique qui s’est transformée en véritable exploration archéologique.
Des vestiges millénaires à la surface
« J’ai pu voir des éléments qui ont un lien évident avec l’archéologie, notamment les polissoires, les meules dormantes qui, probablement, ont un lien avec l’histoire de l’humanité », confie Dr. Koffi Kouakou Sylvain, archéologue à l’Institut des Sciences anthropologiques et développement (ISAD). Ces découvertes, bien que nécessitant encore des analyses approfondies, pourraient témoigner d’une occupation humaine remontant à la préhistoire.
Le spécialiste précise : « Ce sont des éléments qui sont à tester pour être connus en des périodes préhistoriques. On les connaît à partir du moment où l’homme se sédentarise, commence à produire et donc à faire de l’agriculture, à domestiquer, donc à être sédentaire ». Ces outils lithiques, témoins silencieux d’une époque lointaine, représentent un chaînon crucial dans la compréhension du développement des sociétés humaines primitives dans cette région de la Côte d’Ivoire.
Plus fascinant encore, le Dr. Sylvain évoque « des indices anthropomorphes, c’est-à-dire des visages qui ont des apparences humaines » gravés dans la pierre. Une découverte qui soulève la question d’une possible intention artistique ou rituelle des premiers habitants du site. « C’est pourquoi j’ai pris beaucoup de photos, beaucoup d’images pour mieux observer et voir s’il y a une intention de productions d’aspects liés au visage », souligne l’archéologue.
La conjonction du sacré et du scientifique
Ce qui rend Amoa City particulièrement intéressant aux yeux des chercheurs, c’est la superposition de strates historiques et spirituelles sur un même territoire. Le Professeur Amani, responsable de l’Option Écologie humaine à l’ISAD, explique : « Moi, qui suis spécialiste des questions environnementales, c’est plus les rapports homme-environnement mais dans un contexte ontologique, c’est-à-dire l’ensemble des dimensions spirituelles, on pourrait dire sacrées qui lient l’homme à son environnement ».
Cette approche holistique se manifeste concrètement dans l’organisation même du site, où certains espaces sont régis par des codes comportementaux précis. « Quand on dit : Ici, on ne doit pas parler’ ou ‘ici, on se déchausse’ ou encore ‘ici, on doit faire sept pas en arrière, cela veut dire qu’il y a un lien fort, un lien mystique ou mythique qui doit lier l’homme à cet espace-là », poursuit le Professeur Amani.
Pour le Dr. Kpata Jerôme N’Cho, c’est précisément cette dimension spirituelle qui confère au site une valeur exceptionnelle : « Ce qui m’a beaucoup intéressé dans cette sortie pédagogique, c’est le lien entre la culture et son aspect sacré, sa dimension sacrée et comment le Professeur Amoa Urbain a disposé, dans le sanctuaire, les figurines qui représentent à la fois des têtes de spiritualités ivoiriennes, c’est-à-dire du Nord au Sud, comment il a fait le maillage entre plusieurs types de croyances dans ce site-là ».
Un laboratoire de l’harmonie religieuse
Le Dr. N’Cho voit dans cette cohabitation harmonieuse de différentes traditions spirituelles un modèle potentiel pour résoudre les conflits interreligieux : « Je pense que les étudiants seront capables de voir ça aussi et puis de creuser plus ou moins pour pouvoir, peut-être, produire un document plus tard pour concilier les religions, parce qu’on assiste souvent à des guerres de religions dans beaucoup d’espaces dans le monde. Mais si en Côte d’Ivoire, on peut avoir un petit échantillon, un centre-pilote, pour dire qu’en fait, les religions ne se marchent pas dessus, ça peut se concilier à travers le projet pilote que j’ai vu à Amoa City ».
Cette vision est renforcée par le Professeur Kouamé Atta, maître de conférences en Anthropologie biologique, qui établit un lien direct entre spiritualité et préservation environnementale : « Il y a parfaitement un lien puisque la spiritualité peut contribuer à protéger l’environnement. C’est le cas des forêts sacrées que nous avons un peu partout dans nos cultures ».
Un écosystème naturel préservé
Le site ne se limite pas à ses dimensions archéologiques et spirituelles. Le Professeur Brou Nicolas, spécialiste des questions environnementales, souligne la richesse écologique d’Amoa City : « Au cours de cette sortie, j’ai été beaucoup intéressé par ce mélange de végétation. Vous avez la nature naturelle en tant que végétation, vous avez le planting d’arbres et ce mélange d’arbres qui a tout de suite attiré mon attention avec plusieurs espèces de palmiers, d’arbres de production et d’arbres naturels ».
Cette diversité végétale offre un terrain d’étude privilégié pour les étudiants : « Nos étudiants vont donc apprécier comment un espace peut être colonisé et comment un espace dégradé peut être ensuite réhabilité. En plus de cela, les différents points sacrés sont aussi des espaces boisés, des espaces à préserver ».
L’immersionnisme, une méthodologie nouvelle
Au-delà des découvertes ponctuelles, cette visite a été l’occasion pour le fondateur du site, le Professeur Urbain Amoa, de partager sa vision méthodologique avec la délégation universitaire. Il a notamment développé le concept d’ « immersionnisme », qu’il définit comme une « dynamique de méthode » indispensable au « consensualisme démocratique ».
« On se noie dans l’espace jusqu’à s’en imprégner pour sentir les vibrations spirituelles. C’est en ce moment-là qu’on découvre le nœud caché du problème caché et le problème du porteur du nœud caché », explique-t-il. Une approche qui contraste avec les méthodologies occidentales traditionnellement enseignées dans les universités.
Le Professeur Amoa invite d’ailleurs à une réappropriation des savoirs africains : « Souvent, en méthodologie, quand nous écoutons, c’est notre XVIIIème siècle. Ce sont vos Montesquieu, ce sont vos Rousseau. Si nous ratons cette opportunité pour 2050, l’Afrique est perdue. Autrement dit, il nous appartient donc de conceptualiser nos comportements ».
Vers une « Université nouvelle »
Cette immersion des étudiants et chercheurs à Amoa City s’inscrit dans une vision plus large de l’enseignement supérieur, celle de l’ « Université nouvelle », concept promu par les autorités. « L’Université nouvelle, c’est cette dynamique qui consiste à faire en sorte que chaque enseignant soit le créateur ou le prolongement d’un enseignement », rappelle le Professeur Amoa.
Au terme de cette journée d’étude, qui s’est conclue par la remise d’attestations aux participants, le fondateur d’Amoa City a exhorté les étudiants à poursuivre l’exploration des pistes ouvertes lors de cette visite : « Ce que vous avez entendu aujourd’hui, de génération en génération, ça transpirera dans vos thèses, dans vos mémoires et c’est vous qui allez faire vivre ici, c’est vous qui allez conduire d’autres personnes ici ».
Il a également développé son concept « Afrique-Afrique », qu’il oppose à celui de « France-Afrique », invitant à un retour aux sources et à une valorisation des épistémologies africaines : « Le voyage de ‘Je’ à ‘Tu’ est plus facile que le ‘Je’ à ‘Je’. Le voyage de ‘Je’ à ‘Tu’ (c’est toi qui as fait). C’est plus facile ; on condamne. Mais le voyage de ‘Je’ à ‘Je’ est le plus long ; c’est-à-dire que j’entre en moi-même pour sortir ce que j’ai de beau et de bon pour aller à la rencontre de l’autre ».
Des polissoires préhistoriques aux sanctuaires interreligieux, en passant par la biodiversité préservée, Amoa City se présente comme un véritable palimpseste où se superposent les strates de l’histoire humaine et naturelle. Les découvertes archéologiques réalisées lors de cette visite ne sont probablement que la partie émergée d’un patrimoine plus vaste qui reste à explorer. Une chose est certaine : ce site de plus de 14 hectares, créé il y a à peine vingt ans, est en train de s’imposer comme un laboratoire transdisciplinaire où archéologie, anthropologie, écologie et spiritualité dialoguent pour offrir une nouvelle lecture du passé et du présent de la Côte d’Ivoire.
Robert Krassault
Envoyé spécial à N’Doucy
Légende photo : La délégation de chercheurs et d’étudiants de l’Université Félix Houphouët-Boigny lors de l’immersion scientifique transformée en une exploration archéologique sur le site d’Amoa City.


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