L’éviction de Maurice Kakou Guikahué de l’investiture du PDCI-RDA dans sa circonscription de Gagnoa Sous-préfecture, Gnagbodougnoa et Sériho soulève des interrogations au sein du parti fondé par Félix Houphout-Boigny et dans le microcosme politique ivoirien sur les mécanismes de sélection des candidats et la place accordée aux cadres locaux dans les stratégies électorales des partis politiques ivoiriens. Notre analyse.
Maurice Kakou Guikahué n’est pas un militant ordinaire du PDCI-RDA. Ancien secrétaire exécutif du PDCI-RDA, médecin personnel du président Houphouët-Boigny, figure historique dudit parti, il incarne une certaine mémoire politique. Pourtant, dans sa propre circonscription de Gagnoa Sous-préfecture, Gnagbodougnoa et Sériho, dans la région du Goh, c’est un cadre venu d’une autre région, président d’une association communautaire, qui a été choisi pour porter les couleurs du PDCI-RDA. Cette décision, perçue par certains militants du vieux parti de Côte d’Ivoire comme un camouflet, pose la question des critères qui président aux choix des investitures au sein des formations politiques de notre pays.
Parallèlement, la région du Haut-Sassandra, dont Daloa est le chef-lieu, connaît des reconfigurations politiques importantes. Ces deux principales régions du Centre-Ouest du pays semblent échapper progressivement au contrôle des forces politiques locales traditionnelles, soulevant des préoccupations sur l’avenir de la représentation des populations autochtones, s’interrogent de nombreux cadres de ces régions.
Des territoires au riche héritage politique
Le Centre-Ouest ivoirien a pourtant contribué de manière significative à l’évolution démocratique du pays. Dans les années 1960, cette région a donné naissance à des voix dissidentes importantes face au parti unique, posant les premières pierres d’un débat politique pluraliste. Plus tard, elle a enfanté des acteurs majeurs du combat pour le multipartisme, dont l’héritage reste incontestable dans l’histoire politique ivoirienne.
Ces territoires ont été le berceau de réformes démocratiques essentielles. L’abandon du bulletin unique. L’élargissement de l’accès à la compétition présidentielle. La préservation de l’intégrité territoriale dans des périodes troublées, etc.
Aujourd’hui, plusieurs observateurs constatent un paradoxe troublant. Ces zones dont les enfants ont nourri certains des plus importants combats démocratiques du pays semblent progressivement marginalisées dans les processus décisionnels nationaux et même locaux.
Les mutations du paysage partisan
Le PDCI-RDA, qui se définissait historiquement comme un parti national transcendant les appartenances communautaires, traverse une période de mutations. Selon plusieurs analystes politiques, l’ancien parti unique tendrait à privilégier certaines logiques d’appartenance au détriment de l’expérience ou de l’enracinement local.
L’élection de Tidjane Thiam à la présidence du PDCI-RDA, malgré une longue absence du territoire national, avait déjà suscité des interrogations. A Gagnoa Sous-préfecture, Gnagbodougnoa et Sériho, le choix d’un cadre extérieur à la circonscription, aussi respectable soit-il, plutôt que d’une figure locale expérimentée, alimente le sentiment d’une évolution des critères de sélection qui ne favorise pas toujours la représentativité territoriale.
Une controverse révélatrice
Lorsque Guikahué a exprimé publiquement son incompréhension dans les médias, la réaction du PDCI-RDA a été immédiate. Plutôt que d’engager un débat sur les critères d’investiture, la direction dudit pari l’a accusé de « dérive identitaire » et de vouloir « opposer les communautés ». Cette inversion de la charge de la preuve interroge : réclamer qu’une circonscription soit représentée par un enfant du terroir est-il devenu une faute politique ?
Le PDCI-RDA a également rappelé le soutien passé de Maurice Kakou Guikahué au Général Robert Guéï en 2000, suggérant une loyauté douteuse. Cet épisode remontant à un quart de siècle devient ainsi un argument pour justifier une éviction actuelle, illustrant comment l’histoire politique peut être instrumentalisée.
Les risques d’une marginalisation progressive
Au-delà du cas Guikahué, c’est la question de la représentation politique de populations entières qui se pose. Lorsque les principales zones urbaines et/ou rurales de régions entières échappent au contrôle de leurs cadres locaux, lorsque les figures politiques issues de ces territoires sont systématiquement écartées des responsabilités politiques nationales, c’est l’équilibre démocratique qui est en jeu.
Sans bases territoriales solides, sans représentation dans les centres de décision, sans reconnaissance de leur contribution historique, certaines communautés risquent de se retrouver durablement marginalisées, malgré leur importance démographique et leur rôle dans la construction démocratique du pays.
Une interrogation sur la démocratie représentative
L’affaire Guikahué soulève finalement une question qui concerne toute la Côte d’Ivoire. Un système politique peut-il se prétendre inclusif et démocratique s’il organise, même involontairement, l’exclusion progressive de certains groupes de la compétition politique réelle ? Peut-on parler de représentation équitable quand des zones géographiques importantes perdent progressivement le contrôle de leurs instances locales ?
Si des populations qui ont contribué de manière décisive aux avancées démocratiques du pays, se voient systématiquement écartées des responsabilités, y compris dans leurs propres circonscriptions, quel message envoie-t-on sur la valeur de la participation politique ? Et si ce phénomène d’exclusion peut toucher une région aujourd’hui, quelle sera la prochaine ? Ces questions méritent un débat national serein, au-delà des polémiques partisanes. L’avenir de la cohésion nationale pourrait en dépendre.
Robert Krassault
Légende photo : Député PDCI-RDA de la circonscription de Gagnoa Sous-préfecture, Gnagbodougnoa et Sériho, Maurice Kakou Guikahué n’a pas été choisi par son parti pour le scrutin législatif du 27 décembre 2025, il a décidé d’être un candidat indépendant.


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