Crise dans le royaume Baoulé : Les vérités crues qui n’ont jamais été dites

« Tout ça ne serait pas arrivé si la Reine-mère Mo Tanou (Nom de règne Akoua Boni II) n’avait pas usurpé le trône à son propre fils », déplore, désarmé, un chef de village baoulé, au lendemain de l’intronisation du nouveau roi des Baoulés, à Sakassou, le lundi 17 juin 2024. Avec l’intronisation du nouveau roi Nanan Maxime Kouakou, nom de règne Nanan Kouakou Djè II, une nouvelle crise s’ouvre dans la succession au trône Baoulé, après la première qui date de 2016.

 

Rébellion, décès du Roi Anougblé III, régence de la Reine-mère

 

A la suite de la rébellion armée de 2002, le Roi des Baoulé, Nanan Anougblé III, 12ème Roi des Baoulé, quitte Sakassou, le siège du royaume. Cette petite ville du centre de la Côte d’Ivoire est occupée par une horde de rebelles venus de Bouaké. Pour sa sécurité, le roi s’éloigne de son trône et se réfugie à Abidjan. « Il ne supporte pas cette offense au sacré, cette humiliation. Gagné par l’amertume, impuissant parce qu’il n’est plus en mesure de protéger ses sujets, le roi développe une maladie qui finit l’emporter moins de 6 mois après la prise du siège du royaume par ces rebelles qui, en prenant le contrôle de la ville, violent les symboles sacrés du royaume », se souvient un cadre de Sakassou.

 

Le roi est mort, vive le roi ! Il faut assurer la continuité du trône. En 2011, après la guerre post-électorale, la situation se normalise progressivement dans le pays. Le président de la République, Alassane Ouattara, s’installe au pouvoir. La paix est retrouvée. Le Roi Anougble III retrouve sa terre, mais « couché ». Il est inhumé en mars 2016. Désormais, le trône revient à son neveu, le fils de sa sœur Moh Tanou, qui, elle, devient de facto la Reine-mère. D’ailleurs, une chaise lui est réservée dans la tradition. Il s’agit de la chaise de la Reine-Mère ou « Bla Bia », en Baoulé, celle réservée aux femmes. Quant à la Chaise Royale, en Baoulé, « Yassoua Bia », la Première Chaise en termes d’importance, sur laquelle on installe le Roi, elle revient à son fils, Kassi Anvo Michel, le neveu du défunt Roi Anougblé III.

 

La Reine-mère accapare le trône, le Roi interdit d’accès à la Cour royale

 

Au royaume des Baoulés, c’est le neveu, spécifiquement le premier fils de la sœur du roi qui hérite de son oncle. Sur cette chaise, jamais ne s’assoit une femme, stipule la tradition, avons-nous appris. C’est la chaise de commandement. L’occupant est l’autorité suprême du royaume. « Il est le gardien des us et coutumes. C’est lui qui incarne le peuple de son royaume. Il détient le pouvoir. Il dispose de l’armée du royaume. A ce titre, il a l’obligation de défendre son territoire aussi bien que son peuple. Il dispose de tous les pouvoirs discrétionnaires pouvant garantir la sécurité, et de son territoire et de son effectif gouverné (le peuple) », éclairait, dans un courrier en date du 8 avril 2019, feu le ministre Paul Akoto Yao, ex-doyen des cadres de Sakassou.

 

Kassi Anvo Michel hérite donc de son oncle Anougblé III, le 28 mars 2019, à la cour royale en présence du chef de Walèbo village, des Djèfouè (gardiens du trône), du chef du tribunal de la cour, de ses parents paternels de Krindjabo et Didievi et maternels de Konankro ainsi que des dignitaires de la notabilité royale et cadres du royaume. Des émissaires N’suta, du Ghana, famille dont est issue la reine Ablaha Pokou, dont le roi Nanan Assamoah Gyamfy Sekeyre II, sont également présents. Le prince héritier devenu roi prend le nom de règne d’Ôtimi Kassi Anvo. Il a été, au préalable intronisé dans le bois sacré « Amoui Bonou ». Mais, avant sa présentation officielle, le temps de son initiation, la régence du royaume est assurée par sa mère Moh Tanou.

 

Nanan Kouakou Djè II, hérite de sa tante Akoua Boni II

 

Et c’est là que tout bascule. Alors que son fils est prêt à gouverner, Moh Tanou refuse de lui céder le trône. « Elle ne se présente plus comme Reine-mère mais Reine des Baoulés. A ce titre, elle assure la représentation du royaume dans les meetings politiques d’un camp que tout le monde connait. Pendant ce temps, son fils, le roi, notre roi, est interdit d’accès à la cour royal de Sakassou. C’est dans les deux résidences de Thérèse Houphouët-Boigny à Sakassou et à Abidjan, que notre roi est obligé de s’installer. On n’a jamais compris pourquoi sa mère lui a interdit l’accès à la cour royale. On n’a jamais compris pourquoi elle a usurpé le trône à son propre fils, jusqu’à ce que la mort l’emporte », s’indigne notre interlocuteur, un cadre de Sakassou. « Je ne veux pas être cynique, mais, chez nous, si tu t’assois sur une chaise qui ne t’appartient pas, il faut être sûr que tes jours sont comptés », précise-t-il.

 

Dans tous les cas, Ôtimi Kassi Anvo, Roi légitime des Baoulés, n’a pas gouverné, même s’il est reconnu comme tel par la majorité des Baoulés. On aurait pu penser que le décès de sa mère lui ouvrirait les portes de la cour royale, que non ! Chez les Baoulés, les enfants n’héritent pas du roi. « A partir du moment où c’est la Reine-mère Akoua Boni qui s’est auto-proclamée Reine des Baoulés à la place de son fils, à son décès, son fils ne peut plus régner. Le trône revient à un de ses neveux. Parmi eux, Nanan Kouakou Maxime, qui vient d’être introniser Roi des Baoulés sous le nom de règne Kouakou Djè II », nous confie un chef traditionnel Baoulé, qui a requis l’anonymat.

 

Le trône est sacré, gare aux transgresseurs !

 

« Si on veut respecter l’ordre de succession, c’est logique. Certes, le Roi Ôtimi Kassi Anvo est le roi légitime. Mais, il n’a pas régné. Il n’avait pas accès à la cour royale. Les grandes décisions royales étaient prises par sa mère, la Reine Akoua Boni qui, elle, a régné. Puisque la reine est décédée, son neveu, en toute logique, doit hériter d’elle. C’est la tradition. Maintenant, que fait-on du Roi Ôtimi Kassi Anvo, intronisé dans le bois sacré ? Il ne peut y avoir deux Rois pour un trône. Les ancêtres trancheront d’une manière ou d’une autre. Les faussaires seront punis, un jour ou l’autre ! », soutient notre interlocuteur.

 

« L’autorité vient de Dieu. Si on ne comprend pas cela et que l’on tente de renverser un pouvoir d’essence divine, l’on s’expose à la colère de Dieu. Le trône est sacré, et ceux qui pensent qu’ils peuvent en user sans vergogne comme leur gagne-pain et leur racle-sardines dans le restaurant de leur case dorée, s’en mordront les doigts non pas par le fait d’un homme mais par la justice divine. Un homme averti en vaut plusieurs ! », écrit Kongo Koffi, sur sa page Facebook, un Baoulé qui semble également maîtriser les contours de cette crise qui fragilise le grand royaume Baoulé de Côte d’Ivoire.

Par Didier Depry

Légende photo : Sa Majesté le Roi Otimi Kassi Anvo, fils de la défunte Reine des Baoulé.  

 

 

 

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