Interview exclusive / Aboli Kann, artiste-plasticien : « Notre réalité ne se limite pas à ce qu’on voit »

L’artiste-plasticien Aboli Kann, de son vrai nom Nestor N’Guessan Koffi, revient sur le devant de la scène avec son exposition intitulée « D’ici et d’ailleurs » à la galerie Houkami Guyzagn sise à Abidjan-Cocody. Ainsi, du 22 mai au 7 juin 2025, il fera apprécier au grand public la qualité de son œuvre. Avant le vernissage de sa nouvelle exposition, qui aura lieu ce jeudi, il s’est ouvert au site indépendant d’informations générales Le Monde Actuel.  Retour sur sa carrière et aperçu de ce qu’il va proposer pendant cette exposition. Interview

 

Le Monde actuel : Vous marquez votre retour sur les cimaises de la galerie Houkami Guyzagn avec votre nouvelle exposition individuelle baptisée « D’ici et d’ailleurs ». D’où vous est venue l’inspiration pour réaliser les tableaux dédiés à cette rencontre picturale ? 

Aboli Kann : Depuis 2016, je me suis tu. Et ce, pour une reconstruction intérieure. Parce qu’un artiste, à un certain moment, se pose des questions sur la direction qu’il prend avec sa carrière. Et donc, à mon niveau, c’était une mise en hibernation pour apporter quelque chose qui soit un pas de plus par rapport à ce qui a été fait jusque-là.

Je reviens donc là avec l’exposition « D’ici et d’ailleurs ». Qui est une question d’influence, une question de soi aussi, un questionnement sur ce que je suis, sur ce que j’ai. Et puis qu’est-ce qui m’est apporté de l’extérieur, qu’est-ce qu’il y a qui vient de l’extérieur ? Parce qu’on est constitué un peu de ces deux choses. C’est-à-dire ce qu’on est et ce qui vient de l’extérieur. Donc, mon exposition parle un peu de tout ça. De ce qu’on a et des influences extérieures. C’est en fait un mélange, c’est un peu l’expression même des compositions que j’ai qui semblent être une mosaïque.

Quelle est votre spécialité dans l’art pictural ?

J’appelle ma spécialité la figuration libre. La figuration libre, c’est du figuratif influencé par l’abstraction. C’est en fait une façon aussi de ne pas être figé dans le figuratif et de faire évoluer la création vers quelque chose de plus immatérielle. Parce que la vie, c’est un peu ça aussi. Notre réalité ne se limite pas à ce qu’on voit, à ce qu’on peut palper, à ce qu’on peut quantifier. Il y a des choses qu’on ne peut pas voir, mais qui font partie de notre réalité. Il y a des vibrations, il y a des énergies qui nous constituent, qui nous influencent et c’est ça aussi notre réalité.

L’exposition « D’ici et d’ailleurs » comprend combien de tableaux ?

Là, j’étais parti sur une vingtaine de toiles. Mais il risque d’en avoir un peu plus. Peut-être jusqu’à 25 tableaux.

Pouvez-vous brièvement revenir sur votre parcours artistique ? 

Ma carrière a débuté à Grand-Bassam, au naïf. J’ai d’abord commencé de façon, on va dire, informelle par la peinture d’enseigne. Et c’est là que j’ai été contacté par un ténor (peintre) naïf de la Côte d’Ivoire, un des trois précurseurs du mouvement naïf en la personne de Camille Kouakou. Ce dernier a sollicité en moi un assistant. Et c’est à partir de là que, je vais dire, j’ai commencé véritablement ma carrière d’artiste en tant que peintre naïf. Et comme un artiste est un être en perpétuelle métamorphose, j’ai, à un certain moment, ressenti le besoin de bouger un peu de là. Et c’est là que j’ai commencé à aborder une certaine écriture qui a été remarquée par un autre artiste, le Français Christian Debenest. Je ne savais même pas que quand il est arrivé à l’atelier à

Grand-Bassam, à la Maison des artistes, j’avais affaire à un artiste-peintre. Je m’y étais retiré avec des amis. Debenest a vu un de mes dessins et a demandé qui en était l’auteur. On m’a donc fait appeler. Et c’est là qu’il a dit être intéressé par ce qu’il voyait. A côté de ce dessin, il y avait pourtant mes tableaux naïfs. Fasciné par mon dessin, il m’a demandé si on pouvait ensemble travailler dans ce sens-là. C’est à partir de là qu’a commencé pour moi une autre aventure. Christian Debenest m’a donc fait venir à Abidjan et m’a installé un atelier. Et on a commencé à travailler. Mais, à partir de là, on a abordé un aspect de l’art moderne. Je veux dire qu’on est entrés dans l’art moderne.  C’était pour moi, une autre ouverture. Et c’est là que j’ai été vraiment influencé par le besoin de mettre un peu plus en scène mes tableaux. Je pense que c’est là même qu’est venue cette idée de rendre mosaïques mes tableaux. Parce que je voulais plus les faire parler que de montrer une réalité qu’on connaît, le quotidien. Il y a eu cette période-là. Et j’ai continué jusqu’à ce que je parte de l’atelier et que moi maintenant, je prenne vraiment mon envol en tant qu’Aboli Kann.

Et quelle est votre approche des arts plastiques ? 

D’abord, pour moi, concernant cette approche, l’art est une histoire de quête intérieure de l’artiste. De quête d’idéal esthétique. L’artiste, en peignant, veut d’abord exprimer son interprétation de la beauté, de ce qu’il voit, son interprétation de son entourage. Mais, en le faisant, c’est un peu comme s’il se cherche lui-même. Donc, c’est pour moi la première des choses. Et, dans cette quête existentielle, on aborde des stratégies synthétiques en la matière du point de vue de la technique qu’on utilise, de la façon de composer notre toile, de la façon de faire parler notre tableau. C’est ici ma vision de l’art. L’art est, pour moi, quelque chose d’évolutif. C’est vrai qu’on puise dans notre être, dans ce qu’on a appris, notre environnement immédiat. Mais ça a besoin de toujours évoluer et de prendre ici et d’aussi prendre ailleurs. C’est ça aussi le questionnement. Mais, en même temps, quand on fait ça, il faudrait qu’on s’assure d’une chose : c’est quoi qui est mon ici ?  Ça, c’est notre boussole. Je m’interroge sur mon ici parce que je suis dans un mode cosmopolite où tout est là. Mais, dans ce tout , il faudrait que je puisse reconnaître que ça, c’est mon kita; ça; c’est mon adingra. C’est comme cela que je vois l’art. C’est un tout, une évolution perpétuelle, une recherche de vérité, une recherche esthétique, une recherche de bien-être. Parce quand on a développé l’esthétique, quand on a développé ce soi qu’on recherche à travers l’art, forcément, le bien-être va suivre.

Combien d’expositions personnelles avez-vous à votre actif et quand avez-vous véritablement démarré votre carrière ?

J’ai commencé à Grand-Bassam en 1994. Il y a donc de cela 31 ans. Et je suis venu m’installer à Abidjan en 2000. Heureusement ou malheureusement, c’est selon, je n’ai pas à mon actif une floraison d’expositions individuelles. Je ne suis pas beaucoup bavard. La dernière exposition que j’ai faite est celle de 2016, avant d’entamer mon processus d’introspection, avant de prendre du recul et d’opérer le questionnement qui a débouché sur l’actuelle exposition à Houkami Guyzagn.

Quelles sont les thématiques que vous développez véritablement à part la quête intérieure, ce que vous puisez des autres et de vous-même ? 

La thématique fondamentale qui influence vraiment mon travail, c’est celle de la femme. Régulièrement, la femme revient dans mon œuvre parce que la femme, c’est un véhicule, un véhicule, je dirai, divin. Parce qu’aussi, c’est la femme qui est utilisée d’abord pour concevoir la vie, pour porter la vie, pour faire vivre l’humanité. Donc, dans ma compréhension des choses, dans mon entendement, la femme doit être toujours celle qui est à la base de la création. Elle m’influence beaucoup, elle influence mon travail. Même la première exposition collective à laquelle j’ai participé, je parlais déjà de la femme. C’était bien comme cela parce que j’avais voulu que mon discours commence par la femme avant d’évoluer. Par moments, j’ai essayé de me décoller; j’ai essayé d’explorer d’autres thématiques, de voir ailleurs, mais la silhouette féminine est très présente dans mon travail, dans ma démarche artistique.

A quoi doivent s’attendre les amoureux de l’art, les mécènes, les collectionneurs, vos confrères, les étudiants et le grand public, le jour du vernissage de l’exposition « D’ici et d’ailleurs », précisément le jeudi 22 mai ?

Tout ce beau monde soit s’attendre à voir un artiste qui présente des choses qui sont de lui, des choses qui sont lui et qui sont lui-même. Ils doivent s’attendre, in fine, à tout.

Votre mot de conclusion ?

J’invite le public à être présent, ce jeudi, au vernissage de mon exposition à la galerie Houkami Guyzagn. A venir prendre part à un moment de partage parce que l’artiste que je suis qui est à son atelier, à travers les tableaux qu’il réalise, s’exprime, mais, des fois aussi, le contact avec les amoureux de l’art est une autre dimension qui permet à tout artiste d’aller un peu plus au-delà des tableaux et d’échanger. Donc J’invite le grand public à ce moment de partage. Alors rendez-vous le 22 mai !

Interview réalisée par Marcellin Boguy 

 Légende photo : L’artiste-plasticien Aboli Kann attend le grand public au vernissage de son exposition, le jeudi 22 mai 2025, à la galerie Houkami Guyzagn sise à Abidjan-Cocody.

 

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