Interview / Jean-Claude Bayou (PPA-CI) : « Sans députés, le parti se retrouvera dans la rue »

Le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), la formation politique de l’ancien président de la République, Laurent Gbagbo, traverse une crise interne liée à la décision dudit parti de boycotter les élections législatives du 27 décembre 2025. Jean-Claude Bayou, ancien Directeur général du Fonds de garantie café-cacao (FGCC) sous le pouvoir Gbagbo (2000-2010), cadre du PPA-CI, figure au nombre de ceux qui défendent la participation de leur parti aux législations malgré les divergences internes. Jean-Claude Bayou argue qu’un boycott offrirait au président de la République, Alassane Ouattara, un pouvoir sans contrepoids et condamnerait le parti de Laurent Gbagbo à « la mort politique ».

 

Vous êtes un cadre du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) et votre parti a officiellement décidé de boycotter les élections législatives. Pourtant, vous appelez à y participer. Qu’est-ce qui motive cette divergence ?

Le parti n’a pas officiellement boycotté : il a émis des réserves sur le calendrier. Le PPA-CI a décidé de participer à toutes les élections. Ce seront nos premières législatives en tant que parti – les députés actuels ont été élus en 2021 sous la bannière EDS. Le communiqué évoquant un boycott ne traduit pas fidèlement les décisions du Comité central et n’a pas été validé. Le Président Gbagbo a demandé un report du calendrier, pas un boycott total.

En appelant à participer aux législatives, n’êtes-vous pas en rupture profonde avec votre parti qui considère que la récente élection présidentielle serait « un braquage électoral » ?

Non. Dans une République, il y a trois pouvoirs. Nous avons jugé le processus exécutif frauduleux, mais cela justifie encore plus la nécessité d’un Parlement fort pour contrôler ce pouvoir mal acquis. Refuser les législatives reviendrait à légitimer ce pouvoir en lui laissant le champ libre. Le PPA-CI ne peut se détourner de sa mission de défendre le peuple. Refuser le Parlement signifie que M. Ouattara aurait l’exécutif et le législatif entièrement acquis, plus le judiciaire qu’il contrôle déjà. Le PPA-CI, le PDCI-RDA,  le FPI doivent capitaliser leur Front commun pour obtenir la majorité absolue et constituer un véritable contre-pouvoir.

 

« Le communiqué évoquant un boycott ne traduit pas fidèlement les décisions du Comité central et n’a pas été validé »

 

Que pourrait accomplir véritablement le PPA-CI à l’Assemblée nationale ?

L’Assemblée nationale détient des pouvoirs coercitifs majeurs : autorisation de guerre (Art. 73), constitution de la Haute cour de justice (Art. 108-111), mise en accusation du Président et des ministres. Dans le contexte actuel, ces pouvoirs sont essentiels. J’exhorte le Front commun à s’allier pour rafler le maximum de députés et s’opposer légalement au 4ème mandat.

Quelle stratégie parlementaire envisageriez-vous ?

Cela relèvera du futur groupe parlementaire, de l’évolution du pays et de la configuration du Parlement.

Laurent Gbagbo ne prépare-t-il pas mal sa succession politique, qu’en pensez-vous ?

Si le Président Gbagbo refuse aux cadres de participer aux législatives, il laissera le parti dans la rue. Sans élections, pas de députés, pas de financement public, aucun levier politique national. Lui qui a commencé député en 1990 refuserait ainsi toute promotion politique à ses cadres. Cette non-participation entraînera un coma politique voire une mort politique du PPA-CI.

 

« Cette non-participation entraînera un coma politique voire une mort politique du PPA-CI »

 

Le PPA-CI risquerait donc, selon vous, de disparaître de la scène politique ?

Oui. Après 15 années de lutte, 10 ans d’exil, des années de prison, beaucoup de cadres seront découragés. Ils ne pourront plus s’exprimer dans un parti reconnu – situation qui prévalait sous le parti unique. Ce serait un retour dans la clandestinité d’où Gbagbo nous a sortis en 1990.

Comment former au PPA-CI, une nouvelle génération sans présence parlementaire ?

Les conséquences seront catastrophiques : découragements massifs, cadres rejoignant d’autres partis, désintérêt pour la politique. Ce serait un désastre pour la Côte d’Ivoire, le PPA-CI, la Gauche et surtout pour Laurent Gbagbo, lui-même, qui apparaîtrait comme ayant détruit son propre appareil politique à cause d’une erreur d’analyse.

Ne remettez-vous pas en cause ainsi le leadership de Laurent Gbagbo ?

Non. Je tire la sonnette d’alarme sur les premières et dernières législatives du PPA-CI sous la présidence Gbagbo. Cette analyse s’adresse à tous les partis d’opposition : ils doivent donner au moins 160 députés à l’opposition pour constituer un Parlement représentatif.

 

« Je tire la sonnette d’alarme sur les premières et dernières législatives du PPA-CI sous la présidence Gbagbo »

 

Avez-vous échangé avec le président Laurent Gbagbo sur la question ?

Malgré mes intentions et tentatives, il n’est plus facile aujourd’hui de l’approcher. C’est pourquoi je saisis cette opportunité pour donner ma réflexion.

Ne courez-vous pas vers des sanctions disciplinaires au sein de votre parti ?

Des sanctions pour avoir exprimé mes inquiétudes ? Si oui, nous ne pourrions plus nous opposer aux arrestations abusives du pouvoir RHDP. Nous justifierions ces abus d’autorité.

Y a-t-il des risques légaux à maintenir un boycott ?

Pas de risques juridiques, mais des risques politiques majeurs. Par contre, nous avons des raisons légales de demander un report : la CEI a refusé la révision de la liste électorale (RLE) 2025 avant la présidentielle mais a promis de la faire avant décembre. Mon parti a raison de demander ce report.

 

« Aujourd’hui, il n’est plus facile d’approcher le président Gbagbo »

 

Êtes-vous isolé dans cette position de voir votre parti participer aux législatives ?

Non. La majorité des cadres, militants et sympathisants partagent cet avis. Un parti sans députés n’a pas de financement public et vit de maigres cotisations. La minorité favorable au boycott est surtout composée de personnes en poste auprès de la direction, sans prise sur le terrain.

Quelles seront vos options si le boycott est maintenu ?

Je resterai militant du PPA-CI, mais j’envisage fortement être candidat à Gagnoa. Si le parti refuse, j’aviserai.

Que pouvez-vous dire aux militants de votre parti tiraillés entre loyauté et participation aux législatives ?

La discipline commande l’alignement sauf si cela porte gravement atteinte au parti. Si le boycott comporte de grands risques, prenez vos responsabilités ! Communiquez via les fédérations pour amener la direction à revoir sa position lors d’un Comité central extraordinaire.

 

« Si le boycott comporte de grands risques, prenez vos responsabilités ! »

 

Ce débat révèle-t-il une crise plus profonde ?

Peut-être, mais je n’en parlerai pas à la presse. L’important est notre participation aux législatives. La direction doit dépasser l’émotionnel et décider de façon responsable, quitte à demander un report. Le PPA-CI ne peut bouder des élections. C’est pourquoi Gbagbo a maintenu sa candidature malgré la fraude. Vivement, tous aux élections législatives pour représenter le peuple au Parlement face à un pouvoir exécutif décrié.

Interview réalisée par

Robert Krasssault

ciurbaine@yahoo.fr

Légende photo : Jean-Claude Bayou, cadre du PPA-CI, ancien Directeur général du Fonds de garantie café-cacao (FGCC) sous le pouvoir Gbagbo (2000-2010).

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