Séquestré entre quatre murs dans un réduit du palais présidentiel de Niamey, Mohamed Bazoum n’a pas vu le jour depuis deux ans. Le 26 juillet 2023, Abdourahamane Tiani, le chef de sa garde rapprochée, lui volait le pouvoir avec le soutien d’une partie de l’armée nigérienne. Mais, aujourd’hui, le putschiste ne sait plus quoi faire de son prisonnier, lequel n’a jamais voulu démissionner de ses fonctions de chef de l’État démocratiquement élu en février 2021.
Abdourahamane Tiani, qui s’est récemment auto-promu général d’armée, vit dans la crainte permanente d’être renversé à son tour. Il s’éloigne rarement de son domicile situé dans le carré de la résidence présidentielle. À quelques mètres seulement de Mohamed Bazoum. Il reçoit peu avec son épouse Sabira Issa. Il se méfie de ses visiteurs car il est la cible de critiques de plus en plus virulentes sur sa capacité à gouverner. Dans la population, mais aussi dans les cercles du pouvoir et les corps constitués, où les personnes interrogées acceptent de ne témoigner souvent qu’anonymement.
Le vent a tourné au Niger
En deux ans, le vent a tourné au Niger. L’enthousiasme de la société civile pour le changement s’est vite émoussé. Les promesses de la junte n’ont pas été tenues. Le pays est barricadé. Le peuple se sent de plus en plus abandonné. Sur le front de la sécurité, les attaques de djihadistes sont quasi quotidiennes : « Quinze villageois sont tués en moyenne chaque jour dans des conditions atroces », estime un journaliste habitant Niamey. La situation économique est préoccupante : la fermeture de la frontière avec le Bénin, l’une des voies d’accès à la mer, ne facilite pas le commerce. Quand ils sont versés, les salaires des fonctionnaires tombent au compte-goutte. Et que de dire des libertés publiques ! La promotion de l’haoussa comme langue nationale, en avril dernier, a fait naître un sentiment d’exclusion dans plusieurs ethnies du pays. Tous les partis politiques ont été dissous. Dans l’armée, la grogne enfle. Les désaccords entre le ministre de la Défense et le chef d’état-major sont courants. L’ambiance à la tête de l’État est délétère.
Sur la scène internationale, les putschistes ne peuvent guère compter que sur l’appui du Mali et du Burkina Faso. Comme le Niger, les deux autres pays de la bande sahélienne vivent sous la férule de juntes en rupture avec la plupart de leurs voisins africains et, bien sûr, avec l’Occident. À Bamako, le général Assimi Goïta, qui devait rendre le pouvoir, vient de promulguer une loi lui accordant un mandat illimité de président. À Ouagadougou, le capitaine Ibrahim Traoré singe jusqu’à la caricature Thomas Sankara, son populaire aîné, tué en 1987.
Un bouclier humain «encombrant»
À Niamey, Abdourahamane Tiani, 61 ans, militaire sans charisme, ne peut même pas faire illusion. Il est de plus en plus isolé. Et à tous les problèmes de son pays, qu’il est incapable de résoudre, s’ajoute le sort de Mohamed Bazoum. Il en a fait son bouclier pour tenir à distance ses ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. Mais plus les jours passent, plus la situation se détériore, et plus ce bouclier humain commence à être «encombrant », dit l’essayiste nigérien Seidik Abba. Comment s’en débarrasser ? La survie d’Abdourahamane Tiani à la tête de la dictature chancelante du Niger dépend en partie de la solution qui sera trouvée.
« Le général putschiste a devant lui trois possibilités », avance un diplomate européen. Passer son ancien patron par les armes ? Si l’immunité présidentielle de Mohamed Bazoum a été levée en juin 2024 et que la junte a voulu le condamner à mort pour haute trahison, il n’a jamais été jugé. Et puis son exécution serait l’assurance de mettre le feu aux poudres dans un pays en pleine déconfiture. Jouer le statu quo ? Ce pourrait être le risque, à terme, de faire du séquestré de Niamey un nouveau Nelson Mandela. Certes, il y a encore de la marge, ô combien ! La figure de la lutte antiapartheid a été détenue pendant 27 ans. Troisième solution pour Tiani ? Libérer Bazoum, mais sans perdre la face. Un homme détient peut-être la clé du dénouement. Il s’appelle Mahamadou Issoufou.
La carte Issoufou
Le président du Niger de 2011 à 2021 a eu un temps la cote car, chose rare sur le continent, il s’est retiré à l’issue de son second mandat. « Je ne veux pas procéder aux triturations que l’on a coutume de voir en Afrique, déclarait-il. Je n’ai pas cette arrogance de croire que je suis un homme providentiel irremplaçable. » Il a applaudi l’élection de son successeur, Mohammed Bazoum, qu’il a accompagné dans ses premiers pas.
Cette belle attitude lui a valu de recevoir le prix Mo Ibrahim, qui récompense, chaque année, la bonne gouvernance d’un dirigeant africain. L’homme, affable, réputé pro-français, aurait pourtant bien caché son jeu, son double jeu. Car il pourrait avoir trahi. Beaucoup, à commencer par les cinq enfants de Mohamed Bazoum, réfugiés à l’étranger, en sont persuadés.
Dans l’ombre, Mahamadou Issoufou aurait été, le 26 juillet 2023, l’un des architectes du coup d’État d’Abdourahamane Tiani, le chef de sa garde rapprochée lorsqu’il dirigeait le Niger. Il s’est d’ailleurs prévalu de cette proximité pour, dans les premières heures du putsch, laisser penser à la communauté internationale qu’il ramènerait le militaire dans le droit chemin. Mensonge ? Les deux hommes étaient-ils de mèche ? Issoufou et son clan – notamment son fils, Sani, alors ministre des Énergies – ne voulaient pas perdre la haute main sur l’exploitation du pétrole du Niger, que son successeur était en train de réorganiser pour mettre fin à la corruption.
Issoufou a-t-il trahi Bazoum ?
Le « félon » Issoufou est aujourd’hui encerclé. Dans les coulisses, quelques-uns œuvrent plus que jamais pour l’obliger à faciliter la libération de Bazoum et celle de son épouse Hadiza. La pression est montée les 1er et 2 juin à Marrakech, où se tenait le forum annuel de la Fondation Mo Ibrahim. Plus d’un millier de personnes, dont des chefs d’État, ministres, diplomates, responsables onusiens, chefs d’entreprise et intellectuels, sont venues du monde entier participer à cet événement organisé par le milliardaire anglo-soudanais. C’est précisément ce dernier, avec l’aide de l’ancien Premier ministre belge Charles Michel, qui lance l’offensive contre Mahamadou Issoufou. Dans son discours d’accueil, Mo Ibrahim insiste, en présence de l’ex-président nigérien assis au premier rang, sur l’impérieuse urgence de libérer Mohamed Bazoum. Puis, le lendemain, pendant un débat sur l’avenir économique de l’Afrique, alors qu’Issoufou tente un commentaire, il se fait sèchement rabrouer par Mo Ibrahim qui lui demande d’abord de s’occuper de Bazoum. L’humiliation est totale pour celui qui fut le lauréat de la Fondation, quatre ans auparavant.
Justement, plusieurs membres de l’équipe dirigeante de l’institution présents à Marrakech demandent au milliardaire de lui retirer son trophée. Boudé par tout le monde, Mahamadou Issoufou confie, en aparté, qu’il se sent « indésirable ». Le but recherché, glisse un témoin, est effectivement de le mettre dans « l’inconfort ». Son malaise est tel que l’intéressé souhaite sans tarder être reçu par Mo Ibrahim et quelques dirigeants internationaux. La conversation dure une heure. Ses interlocuteurs lui font comprendre que, s’il contribue à la libération de Bazoum, il peut compter sur eux pour redorer son image, « sérieusement abîmée ». « Pour que ça marche, il faut montrer à Issoufou qu’il y a aussi une issue positive pour lui », précise Charles Michel.
Mahamadou Issoufou devenu persona non grata à l’international
« L’effet Marrakech », formule d’un des acteurs de l’opération, a été immédiat. Issoufou avoue à un proche être « déstabilisé ». Il va l’être plus encore. Quinze jours plus tard, le 12 juin, le général Tiani convoque, de midi à 17 h, au palais présidentiel de Niamey, tout ce que le Niger compte d’anciens présidents, premiers ministres, présidents de l’Assemblée nationale et haut gradés militaires. Le conclave se déroule à l’abri des regards de la radio-télévision publique nationale.
Terrorisme, insécurité galopante, économie ruinée, isolement international : le putschiste qualifie lui-même la situation de «catastrophique ». Soudain, le général Salou Djibo lui coupe la parole pour lui demander ce qu’Issoufou, le « plus grand traître du Niger, responsable de tous les malheurs actuels », fait dans l’assistance : « C’est normal que la situation se dégrade parce que vous vous faites conseiller par cet homme ». L’incident de séance est suivi d’un autre lorsque sont abordées les «ingérences occidentales ». L’ancien président Mahamane Ousmane (1993-1996) exige des preuves : « Un État sérieux ne gouverne pas à coups de rumeurs », lance-t-il. À cette réunion, beaucoup déplorent la marginalisation du pays et les sanctions qui le plongent dans la misère. Mezza voce, ils accusent Tiani d’incurie et mettent en cause la séquestration de Mohamed Bazoum.
La déconfiture du «mythe kaki»
Début juillet, Mahamadou Issoufou, sur la sellette, reçoit de nouveaux appels en faveur de la libération du captif de Niamey. Des dirigeants européens insistent. Le président du Nigeria voisin décide de revenir dans la médiation. L’Ivoirien Alassane Ouattara, qui n’a jamais relâché la pression, est de toutes les tentatives. Le doyen des magistrats nigériens, autorité très respectée dans le pays, intercède. Un nouvel acteur de poids est sollicité : le grand imam de la mosquée Al-Azhar du Caire. Une éminente personnalité de l’Islam dont la parole devrait porter, pense-t-on, auprès du fidèle croyant Issoufou.
Cette diplomatie parallèle fonctionnera-t-elle ? A-t-elle plus de chance de réussir que toutes les actions officielles entreprises depuis deux ans ? Aucune des interventions de la Cédéao – l’organisation des États d’Afrique de l’Ouest -, de l’Union européenne ou de l’ONU n’ont été fructueuses. Le Qatar, dont un ministre a fait le voyage de Niamey, a proposé ses services. Faure Gnassingbé, l’homme fort du Togo, a obtenu l’an passé la libération de Salem Bazoum, enfermé avec ses parents, mais pas davantage. « L’effet Marrakech » redonne donc espoir.
Pression de toutes parts sur Issoufou
« La paranoïa du régime, qui craint par-dessus tout une intervention extérieure, empêche beaucoup de choses », estime Seidik Abba. L’essayiste n’est « pas optimiste » sur le sort de Bazoum à court terme. Tiani, qui a fermé son pays à double tour, n’en démord pas : son combat, il est dirigé contre les « troupes françaises de déstabilisation », dont il accuse son prisonnier d’être le complice. La France, commode bouc émissaire. Nos derniers soldats présents au Niger ont pourtant quitté les lieux en décembre 2023. C’est sur la haine de la France qu’a triomphé au Sahel le « mythe kaki ». Ousmane Ndiaye l’explique très bien dans L’Afrique contre la démocratie (Riveneuve, juillet 2025). L’une des dernières manifestations de ce rejet remonte au 19 juin : ce jour-là, la junte nigérienne a jeté dehors Orano (ex-Areva), le géant français de l’uranium. La France a bon dos car, partout, les juntes affichent un bilan pitoyable. Rien de moins surprenant quand on sait que le général Tiani a pour conseiller spécial l’activiste Kemi Seba. Ce suprémaciste noir au verbe haut est plus doué pour faire parler de lui que pour améliorer l’ordinaire des populations sahéliennes.
La séquestration de Mohamed Bazoum, résume Pascal Affi N’Guessan, ancien Premier ministre ivoirien, est « une tragédie politique qui s’inscrit dans un inquiétant contexte de régression régionale ». Bazoum était, en effet, arrivé au pouvoir avec un solide projet. Lutte contre la corruption, planning familial, éducation des filles, emploi des jeunes et sécurité figuraient parmi ses priorités. Issu d’une minorité d’origine arabe – la tribu des Oulad Souleymane -, cet ancien professeur de philosophie, démocrate convaincu, politique expérimenté, ami de la France, a toujours dû affronter l’adversité. Aujourd’hui, le captif de Niamey, 65 ans, croupit dans un placard de l’incompétente dictature nigérienne. « Un gâchis autant qu’un scandale », déplore l’un de ses anciens ministres en exil. L’homme est courageux, c’est un résistant, mais ses conditions de vie, racontées par Le Figaro le 24 avril 2024, sont très précaires. Il y a urgence. Mohamed Bazoum manque au Niger et aux Nigériens.
Source : Le Figaro (journal français)
Légende photo : Le président élu du Niger, Mohamed Bazoum, renversé par un coup d’Etat militaire en 2023, est détenu au palais présidentiel, depuis lors, par le nouvel homme fort du pays, le général Tchiani. ici Bazoum sur son lieu de détention.(archives)


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